Choisir en poésie


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6–9 minutes

Choisir. Exercer son libre arbitre. Si je reviens sur la question du « comment fais-tu pour choisir ? » et si je veux avancer de l’examen à la dynamique qui m’anime, si je veux « choisir la façon de choisir » en cohérence avec mes valeurs, à la croisée des chemins entre espoir, réel, vie, incertitude, dans une fidélité à soi qui soit ferment et non recuite de regrets ou de ressentiments, ce qui me libère et m’engage, c’est choisir en poésie !

Le fil conducteur de la poésie

Je ne vous parle pas du poème, je ne vous parle pas de littérature. Mais plutôt d’une sorte de disposition. D’un état d’esprit, d’une attitude.

Certains choisissent leur vie, font leurs choix de vie, du plus quotidien au plus engageant, en fonction d’un but à atteindre, selon des croyances, une position… On parle de stratégie. De plans. Il faut des projets, des bilans. Dans notre époque nous sommes souvent sommés de prendre parti. Il faut « réussir ». Nos choix peuvent être jugés, comme nous jugeons volontiers ceux des autres. La peur légifère. La morale se crispe en moraline, le conformisme censure ou marginalise celles et ceux qui osent penser autre chose…

Si je regarde ma vie, déjà longue mais si rapide, les choix les plus profitables, ceux qui m’auront fait le plus de bien, qui m’auront permis d’être meilleur, ce sont toujours les choix guidés par la poésie, dans l’optique du « vivre en poésie« . Ce vivre en poésie, je le situe sans m’y enfermer du côté de Guillevic.

« Le rôle du poète et du poème, c’est d’aider l’autre à trouver sa poésie, à faire en sorte de vivre sa vie dans cette présence à soi et aux choses au cours des actes les plus quotidiens.· »

« si chacun osait se situer dans son vrai cadre, dans ce qu’on est bien obligé d’appeler l’immensité de cette aventure dont nous ne savons rien (…), il ne devrait pas y avoir de vie mesquine, d’ennui, de naturalisme petit-bourgeois. »

[Guillevic dans Vivre en poésie. Stock]

Alors, dans mes choix les plus ordinaires, je veux m’interroger sur ce qu’ils me permettront de m’aider à trouver ma poésie, à être plus présent à moi même (et aux autres) et aux choses.

Être présent à soi, être présent à ce que je fais, pleinement.

C’est apprendre à se laisser traverser de sensations, écouter, regarder, goûter, dénicher le beau, le créer, se relier à soi et aux autres, agir en étant dans « le flow ».

Choisir sans attendre

Certains vivent dans la religion. Ils posent (ou on leur impose) ce filtre sur leur vie et remettent à demain, à jamais, les questions les plus lourdes. Ils jettent l’inexplicable dans le surnaturel pour tenter de se libérer. Mais celui qui croit devient le vassal d’un Dieu ou d’une croyance à laquelle il concède une part de sa liberté. Il remet l’espoir de vivre bien à la promesse d’un paradis, il se sacrifie pour une récompense future, s’oubliant et oubliant les autres, les réduisant dans sa doxa. Il se perd, il y entraîne les autres. Je ne parle pas que d’Églises. Le capitalisme a inventé la religion du travail avec mille leurres grossiers dont la compétition et la consommation sont les mamelles les plus emblématiques.

Qua chacune, chacun fasse ce que bon lui semble : ni maître, ni Dieu, ni gourou, ni mentor, ni mode d’emploi ou guide de conduite écrit d’avance ne mettront la main sur moi ! J’ai déjà assez avec mes propres croyances et j’accepte aussi que toutes mes questions ne soient pas répondues.

Je choisis de vivre sans Dieu ni maître. Je n’accepte de hiérarchie que fonctionnelle. Le règlement , la loi sont des outils pour vivre ensemble. Je les respecte mais je peux demander à ce qu’ils évoluent s’ils nuisent à la dignité. Je n’aime le pouvoir que lorsqu’il est partagé au plus près. Dieu est déjà ennuyeux, ses adjoints en attente d’une promotion peuvent être les plus terribles. L’intégrisme est ce qu’il y a de pire. Ceux qui croient utile de s’en prendre aux croyants, à des ennemis supposés, sont tout autant prisonniers. Surtout si la haine les guide.

Je ne cherche pas un sens à ma vie, je lui donne un sens en agissant en poésie, c’est à dire, en prenant ma place dans le paysage, entre le minéral et le vivant. Être disponible, attentif, convaincu du droit à la dignité, non-violent (mais pas masochiste). Chacun de mes choix doit m’aider à mieux vivre, à mieux me respecter, mieux respecter autrui ou en prendre soin et surtout me permettre de vivre plus intensément, pas dans une exaltation permanente qui épuiserait, mais dans la joie d’une rencontre. Chaque choix doit m’apporter un peu de lumière, d’élévation, d’épanouissement, d’élargissement et d’apaisement.

Le piège de la perfection

Je veux choisir ce qui est « bon » pour moi, me permettra de mieux comprendre, de mieux créer, de mieux partager, de mieux prendre soin de moi et d’autrui en me reliant au monde, aux objets, au vivant tout en m’autorisant d’être sensible au souffle mystique, ouvert à l’admiration et à la perception du beau aussi bien dans la surprise d’un ciel étoilé que le sourire d’un môme ou le parfum d’un café…

Cette disponibilité, cette exigence intime de respect… ne doivent pas toutefois me piéger ni dans l’illusion égoïste d’une perfection qui ne serait qu’une satisfaction provisoire, ni dans son pendant que serait la déception, l’insatisfaction comme machine à regrets et amertume.

Voir ce qui est sans renoncer à transformer. Ne pas se laisser piéger par l’enthousiasme mais oser essayer autre chose et oser surtout y plonger joyeusement. Connaître les catastrophes réelles ou annoncées, mais ne pas céder à leur dictat.

Mes choix doivent être le moins irréversibles possibles pour que je puisse continuer à vivre en liberté.

Une poésie révolutionnaire qui ne cherche pas à imposer

Je ne veux rien conseiller à personne et encore moins imposer. Surtout pas mes propres choix (sauf celui d’être libre : je n’appartiens à personne, personne ne m’appartient). La poésie est révolutionnaire parce qu’elle ose regarder et dire autrement les choses, mais elle ne se définit pas. Elle n’a rien à imposer à quiconque.

Chacune, chacun va s’inventer. Mais pouvoir choisir, cette chance, peut aussi être une liberté conquise. La poésie peut oser dire des choses que certains ne peuvent dire.

La poésie n’est pas là pour faire joli, se plier ou se contenter d’enjoliver nos tristes vies. Ce n’est pas ça du tout. Choisir c’est aussi refuser. Entrer en résistance parfois. L’époque nous y engage de plus en plus.

Les poètes ont souvent pris parti. Ils se sont la plupart du temps libéré des partis, même après des errements quand ils mesuraient qu’on pouvait les piéger, les récupérer… quand la cause oublie les hommes.

Choisir au filtre poétique

Conclusion provisoire de mes questions sur le choix ou choisir, ce qui peut m’aider à choisir entre deux, c’est la poésie. La poésie me permet de tenir. Je crois que Guillevic disait ça aussi. La possibilité poétique du choix. Cela peut tout à fait s’appliquer à la vie quotidienne. Les aliments que je choisis, le restaurant où j’irai et avec qui, les loisirs mais également la façon de travailler.

La poésie m’a beaucoup aidé à travailler dans l’administration : source d’inspiration pour moi même, j’ai tenté d’en partager le souffle. Il peut se glisser dans une circulaire administrative mais aussi dans les échanges.

Choisir son lieu de vie, la façon d’aménager son espace… Même lorsque je vivais dans ce petit appartement bizarre à Bondy, j’avais su y créer une ambiance, une sorte de cocon zen dans une ville qui ne l’était pas vraiment. Dans la laideur heurtée, lorsque les odeurs et le bruit peuvent agresser, on peut chercher et trouver de la poésie.

Je la vois aussi dans la disponibilité aux rencontres. Les gens singuliers viennent souvent me parler ou d’autres à l’apparente banalité me font des confidences inattendues. Certains de mes ami-es se sont étonnés parfois du temps que j’ai pu « perdre » selon iels à dialoguer avec des personnes très différentes socialement ou culturellement. On peut choisir de passer sans voir, de tracer droit sa route, on n’est pas toujours disponible… mais si on se laisse ce choix de la rencontre, quel bel apprentissage !

Alors, c’est vrai, il faut cheminer. C’est à dire que choisir de vivre en poésie impose de ne pas rester statique.

Il y a là une sorte d’appel.

Peut-être que choisir, c’est aimer ?


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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