Ce n’est pas une révélation, mais en observant deux moments au même lieu et à quelques jours d’intervalle, j’ai vraiment eu le sentiment d’une société où les groupes s’ils se croisent, ne partagent pas grand chose, comme des petits mondes et des vies juxtaposées.
Mais ce n’est pas nouveau
Quand j’étais petit déjà, il y avait le bar-tabac des soûlographes, tellement enfumé qu’il m’était difficile d’oser pousser la porte. Mais je le devais pour aller acheter les cigarettes blondes américaines, des Balto, pour ma mère qui devait bien descendre deux paquets par jour de cette saleté. Les Gauloises ou les Gitanes, c’était pour les gars qui dès dix heures avait leur picon blanc sur le zinc, la casquette renversée et le propos vite graveleux. Ça étonnait que j’achète des Balto. « Ah, c’est pour une dame !«
J’entrais dans ce monde d’hommes aux âges incertains et ça puait. Je percevais bien du haut de mes dix ans que je faisais tache dans cet univers même si ma mère sans le sou, nous élevant seule avec son petit salaire, n’avait rien d’une bourgeoise.
Leurs propos, leurs préoccupations, tout ce que j’entendais, le tiercé, les femmes, les taxes et la lie raciste en sus, tout ça m’était exotique. Je les regardais sans jugement négatif mais avec une forme de crainte.
À la maison, c’était encore un autre monde. On infusait Mai 68 et j’entendais parler du Vietnam. Des adultes inspirés mais toujours affalés autour d’autres verres, philosophaient, parlaient politique et des ouvriers en grève qu’à peu près aucun d’entre eux ne fréquentaient.
À l’école, nous n’étions que deux fils de divorcés, il y avait les catholiques qui se retrouvaient pour préparer la communion, les sportifs qui faisaient du judo. Le monde des filles était dans l’autre école, univers mystérieux de jupes plissées et de cordes à sauter.
Il y avait déjà ces mondes qui se croisaient, s’entrevoyaient, mais ne partageaient pas grand chose. Il y avait les quartiers miteux du vieux Pontoise laissés à l’abandon et à deux encâblures la ville nouvelle de Cergy, symbole de modernité avec sa préfecture stupide en forme de pyramide renversée et ses supermarchés où il faisait toujours froid.
Tout ça pour rappeler que le séparatisme social, c’est pas nouveau.
Chacun sa fête
Je vous parlais il y a peu du festival Africajarc. Belle ambiance, public attachant et divers, plutôt « gauchiste » que « bcbg », pourtant relativement diversifié. Mélenronchon y aurait vu sa « nouvelle France ». Au sein de ce public, si diversité il y avait, les bulles restaient « préservées » mais tout le monde écoutait les mêmes concerts avec une joie partagée et ce n’est pas rien.
Quelques jours après, autre cadre, autre contexte, j’ai fait un tour de la « fête du village » avec ses stands, ses manèges un peu surannés, l’ambiance bon enfant des petits groupes qui viennent chanter des tubes des années 80. Amusant de voir des « papys » au micro reprenant les intonations des célébrités de la radio d’antan. Une ambiance douce, conviviale, bon enfant.
Là se mêlaient touristes et gens du pays, des gamins, des ados, des parents, des vieux…
Mais ce qui était frappant, tant dans l’apparence que la manière d’être, c’est que ce n’était pas du tout le même public que lors du festival pourtant gratuit pour l’essentiel. Comme si tour à tour les quidams concernés apparaissaient ou s’éclipsaient.
Plus frappant encore évidemment lorsqu’on se rend au théâtre ou au concert.
Au village, c’était comme si chacune, chacun dans le même décor vivait deux ou plusieurs réalités différentes. Le même village, deux films, des acteurs différents.
Cloisonnements culturels, murs d’habitudes, timidités probablement font que certains n’osent pas aller découvrir l’univers de l’autre mais aussi le fait que certains pensent ne rien à voir à faire avec d’autres, ne pas être concerné.
Certes, la fête foraine n’est pas trop « mon truc », j’en ai appris les codes avec un ex qui en était féru, mais comme j’aime me balader au super-marché ou au marché pour voir qui s’y trouve, j’aime aller redécouvrir ces univers divers avec quelques personnages toujours marquants.
Quand j’ai enseigné, tour à tour à la ville ou à la campagne, dans les quartiers chics ou pauvres, j’avais pu mesurer l’imperméabilité des frontières entre groupes sociaux. Les castes ça existe toujours. Je me souviens des enfants de la rue de Tanger auxquels j’avais appris à passer le boulevard de la Villette pour découvrir les richesses parisiennes de lieux gratuits ou pas si chers… Ils ne s’autorisaient à aller que du côté d’Aubervilliers.
Relier
Et il en est ainsi de la vie politique de ce pays où chaque personnalité politique cause pour son public, avec ses mots, sa vision avec l’impression probablement subjective de murs érigés de plus en plus haut alors que par exemple, le numérique devrait permettre de nous relier à des personnes diverses.
C’est ennuyeux d’un point de vue politique, c’est grave pour nous qui pensons savoir et avoir raison chacune et chacun dans notre coin.
On voit ainsi des femmes et des hommes politiques s’arroger le mot de « peuple » et prétendre parler en son nom, alors qu’ils en ignorent tout du quotidien. Mais nous, que savons-nous du quotidien des autres groupes ? Quels efforts faisons-nous pour apprendre et rencontrer l’autre ?

Un mot en retour ?