Quand les autres ne nous pointent pas du doigt, nous nous livrons nous-mêmes au tribunal de l’auto disqualification. L’autojustification n’ajoute qu’un peu de torture en prime. Arrêtons la culpabilisation, cherchons la cohérence entre nos valeurs, nos besoins, notre idéal et le réel.
Mille exemples
Il y a ceux qui chouchoutent leur égoïsme et s’assoient sur leurs principes quitte à dénigrer autrui pour attirer les regards ailleurs. En réalité ils se piquent s’ils se frottent à l’éthique. Ils veulent bien de la Loi mais pour les autres. Ils n’auront pas peur de mentir, de blesser. Ce n’est donc pas d’eux qu’on parle. Il leur faudra tôt ou tard un tribunal. Un vrai.
Non, ça m’est venu quand je me suis vu devoir répondre à l’amicale question d’actualité :
— Alors ? tu les boycottes les produits américains ?
— Oui, oui bien sûr… enfin je ne vois pas quels produits américains j’utiliserais
S’ensuivit l’inventaire de ces marques que le commerce nous présente et qui s’insinuent malgré nous. La conversation vint en prime sur un réseau social. Et me voilà le soir, à chercher dans les placards, à vérifier… à me justifier… pas si mécontent mais tout de même chatouillé par le doute.
Même antienne avec les aficionados du logiciel libre auprès desquels il faudrait justifier la pureté effective de nos logiciels, de nos systèmes d’exploitation, de nos téléphones avec le soupçon larvé d’être un collabo des géants du Web.
Le « flexitarien » s’entend des reproches de ne pas respecter le rite végan. Le mâle blanc de ne pas se sentir un peu honteux des facilités autorisées par son statut.
Nous avons de vieux restes de la culture chrétienne et de son goût pour le péché qu’il soit de chair, de gourmandise…
L’onanisme était chassé avec délice par les curés qui se délectaient de faire des reproches aux adolescents de leur inconduite tout en imaginant mille images salaces dans la promiscuité du confessionnal. Attention, un catéchisme peut en cacher un autre !
S’il faut de l’éthique et de la morale, la moraline est la vertu des Tartuffes.
On se fait du mal tout-e seul-e
Si les autres nous conspuent, nous faisons très bien le travail tout seul.
Si je ne suis pas « pauvre », je ne possède rien. Combien de fois me suis-je empêché une dépense, un plaisir, non parce que je serais radin, mais parce que ça serait immoral… ?
Libre de mon temps, n’ayant rien volé à personne, combien de fois me crois-je obligé de justifier de mon activité, de « faire » pour répondre à une attente supposée comme si je devais encore et toujours travailler ?
On s’interdit, on procrastine, on jugule ses ambitions, parce que ça serait trop, ça ne se ferait pas ou parce qu’on ne serait pas « parfait ».
Encore maintenant, je peux avoir des ces réflexes qui se partagent entre le complexe de l’imposteur et celui de l’imperfection, de ne pas « faire assez »…
Je ne vole personne, je n’exploite personne, je fais attention en tout cas aux personnes que je rencontre et qui rendent un service pas toujours bien rémunéré… mais on le voit même dans la rédaction de ce que j’écris là, je suis au bord de me justifier. Alors qu’il n’y a pas de raison, que c’est une perte de temps et que ça mange de l’énergie…
Se responsabiliser en cherchant la cohérence
Aucune excuse aux machos puants qui foncent en 4X4 et mettent des mains aux fesses en clamant qu’on ne peut plus rien dire. Ni faire.
Il y a longtemps que je ne prends plus de bain et que mes douches sont courtes. Je suis prudent, attentif dans mes gestes de citoyen sensible aux questions environnementales, à l’écologie… Je me suis détaché des géants du Web parce que je désaprouve leur politique, leur façon de faire… mais aussi et surtout parce que je m’y sentais mal.
Je ne mange quasi plus de viande, je n’en achète pas… certes pour des raisons écologiques mais aussi parce que je vois bien que mon système digestif s’en porte mieux. Il en va de même lorsque je sors le vélo ou lorsque je m’attache à avoir des relations respectueuses avec mes amis ou mes partenaires… cela répond à mes valeurs, mais c’est surtout parce que cela répond à mes besoins propres, me fait du bien, m’apporte un plus.
Ce qui me nuit au contraire, c’est d’aller me torturer comme un inquisiteur pour vérifier si je suis blanc, parfait, transparent.
L’éthique, l’intégrité, la responsabilisation oui, la culpabilisation, l’intégrisme, la torture… non !
Si je reprends les exemples des produits américains et de leur boycott, cela me demande peu d’efforts mais j’ai une carte graphique américaine par exemple. Je lis des romans américains et je regarde des films américains (s’ils m’intéressent par leur discours, leur apport artistique) et surtout je ne veux surtout pas qu’un américain pense que je le trouverais indigne lui parce qu’il y a un dangereux personnage à la tête du pays.
Au fond, je crois qu’il y a la nécessité de s’interroger toujours, d’être dans une négociation avec le réel.
Je peux acheter un produit français. Ça ne le rend pas vertueux par principe. J’achète beaucoup de produits chinois, parce que l’offre n’est pas toujours présente ici… Je suis prudent avec les dérives de la mondialisation, mais le repli serait une bêtise qui ne mènerait pas loin… Historiquement nous avons toujours échangé…
Ce que je veux dire, c’est qu’il y a me semble-t-il un travail à faire pour nous éviter de sombrer dans la culpabilisation d’autrui comme de soi-même en créant les conditions pour réfléchir à nos vrais besoins et à la façon aussi respectueuse que possible d’y répondre. Cela passe notamment par l’exigence d’information. Je ne veux pas seulement savoir ce que j’achète, d’où ça vient et à quel prix mais qui l’a produit, dans quelles conditions, avec quel impact . Après, il faudra faire des choix, des compromis, rendre des arbitrages…

Toutes ces questions et bien d’autres, je suis allé les porter au pied de mon ami le chêne. Cet arbre là est formidable sous son écorce. Il a toujours l’art de savoir relativiser et d’encourager en même temps, de rassurer. Sa présence est roborative.
Le tout est de faire en cheminant, en avançant, en évitant de se piéger à des vérités trop rigides mais en questionnant nos choix avec bienveillance…

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