Mon ado, cette bête étrange


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4–7 minutes

C’est dit sans méchanceté n’est-ce pas ? Là chez un commerçant, devant un tiers, très souvent sur un réseau social. Certain·es parlent de « leur ado » hors de sa présence publiquement, en général pas pour en dire du bien. Je vois là une façon d’essentialiser la personne en cherchant peut-être l’assentiment ou la validation d’autrui, au risque de blesser. Nul doute pourtant que chaque parent est en attente du respect de sa propre personne…

Les stéréotypes générationnels

On conspue volontiers et justement les préjugés vis à vis de l’origine réelle ou supposée, des religions, des classes sociales. Ceux relatifs à l’âge sont pourtant très forts et dévastateurs.

Concernant la jeunesse, à ma droite les réactionnaires brandissent des interdits qui n’enseignent rien, à ma gauche les libertaires voudraient que « les jeunes » sachent se débrouiller seuls. Dans les deux cas, personne n’accompagne vraiment l’apprentissage de l’autonomie. Disant ces paroles, je produis à mon tour du préjugé car il y a mille nuances et modèles chez chacune et chacun.

Il n’empêche que nous sombrons vite dans l’étiquetage figé sans prendre le temps de connaître vraiment la personne, même si elle habite dans la même maison.

« Mon ado » dit l’une en parlant de sa fille de 12 ans. « Mon ado » dit l’autre en parlant de son fils de 19 ans. Il n’y a pourtant rien à voir entre ces deux âges, ni entre ces deux personnes.

L’amnésie

Devenir parent rend-il amnésique ? Quand je rencontre une personne, j’essaie toujours de deviner quel·le enfant elle pouvait-être. Je suis rassuré lorsque je vois remonter « l’enfant intérieur »…

Nombre de parents semblent avoir totalement oublié leurs jeunes années.

Préparant mon bac, je reçus une lettre d’insultes de mon père. Elle comptait 8 pages. Ce fut son seul acte « éducatif » de toute ma jeunesse. Il me promettait sans connaître rien de mon parcours scolaire, « de rater mon bac si je ne cessais pas immédiatement de faire du théâtre au lieu de me consacrer pleinement à mes études ». Pour lui, si je parvenais à obtenir mon bac, ce serait probablement le seul et unique diplôme que j’obtiendrais jamais et je pourrais toujours l’encadrer au dessus de mon lit. J’obtins le bac avec mention du premier coup. J’ai jeté la lettre à la poubelle. Je m’en souviens encore près de cinquante ans après. J’appris par ma mère que mon père avait repassé trois fois le sien. Inutile de souligner que les relations avec ce père ne furent jamais confiantes.

On comprend qu’il posait là ce qu’il pensait un acte paternel éducatif d’exigence légitime en retrouvant probablement ses propres angoisses ravivées. Certains décrivent ça comme un « biais de projection ». Mais c’était faire payer un peu cher au jeune homme de 17 ans qui se débrouillait seul.

Combien de parents hurlent-ils sur leur enfant pour tenter de racheter leurs « turpitudes » du passé ? Qui sont juste des erreurs, on est d’accord…

Un ado c’est pénible

Comme le disait la chanson « faire un enfant c’est pas très compliqué ». Il convient tout de même de se renseigner avant sur ce que ça implique et éventuellement d’avoir un petit aperçu des étapes du développement physiologique et psychologique d’une personne. Être parent ? Des devoirs et des devoirs.

J’en vois trop qui pour se soulager, cherchent la sympathie des autres parents qui renchérissent volontiers. C’est si confortable de dénigrer. On fait rire, on cherche des likes et finalement on sombre souvent dans l’humiliation numérique.

« Tu te vexes pour rien » dira le parent. Oui, peut-être le fait dénoncé semble-t-il anodin pour la mère ou le père mais pas pour un jeune en manque de confiance, qui cherche les clés de sa vie, à prendre de l’assurance. Là on décrit le jeune comme une personne incapable de se prendre en mains, ailleurs de fournir des efforts, quand on n’évoque pas directement des éléments liés à sa sexualité, notamment ses pratiques onanistes ou l’arrivée des premières règles. Les adultes font souvent fi de l’intimité de leurs enfants.

Les faits peuvent être petits, leur exposition publique peut être vécue comme humiliante.

Une personne saura toujours qu’on a dit du mal d’elle

« Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes. » disait Victor Hugo.

On peut transposer évidemment aux parents.

Il y a d’abord toujours le risque que les paroles reviennent à l’enfant, au jeune. Alors le sentiment de trahison peut-être terrible. Et puis, nous le savons ce qui n’est pas dit et développé dans une communication claire, risque alors d’entrer dans la zone grise, dans le sous-entendu brouillé ou bredouillé.

Hyper-connectés aux sensations et aux émotions, les jeunes humains ressentent fort sans savoir toujours décrypter la nature du problème. Quand le sentiment de culpabilité ne sourd pas, l’incompréhension envahit au risque d’éloigner.

Quand le parent me dit le prénom…

Quand un parent me parle de son enfant en l’appelant par son prénom, pourquoi pas en s’inquiétant, en évoquant des problématiques, je ressens alors le respect, la prise en compte de la personne pour elle-même, dans son cheminement. Mon oreille est alors celle du tiers qui aide à formuler une interrogation ou une joie sur un progrès. Je ne suis pas là pour renchérir dans le dénigrement. De quel droit ?

Personne n’appartient à personne. La Loi pose encore des obligations des enfants vis à vis de leurs parents. Par exemple, l’obligation alimentaire. Je trouve ces obligations discutables (hormis le respect dû à toute personne), et d’ailleurs dans certains circonstances, le juge peut trancher. Pas plus que je n’aime entendre une personne dire « mon mari » ou « ma femme », dire « mon fils », « ma fille » ou « mon ado » mérite de vraies précautions.

L’attachement n’autorise pas tout. Il faut accepter y compris pour ses enfants, que chacune et chacun soit un sujet libre, avec ses secrets, ses valeurs, ses doutes, ses erreurs, ses capacités de changer, s’émanciper.

Si on considère que parce qu’on se serait « sacrifié·e » l’enfant nous serait redevable, il me semble qu’on a loupé quelque chose.


Quand j’entends ou je lis cette expression « mon ado », l’ado en moi s’agace. Je n’aime pas la trahison et je me dis toujours, « pourvu qu’elle ou il ne lise pas ce que vient d’écrire sa propre mère ! »

J’avais écrit un autre texte sur le même thème.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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