De la maison à la fac, d’Octave en Grégoire
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Les couloirs de la fac sont envahis. Je n’ai jamais vu autant de monde. Pire que le métro aux heures de pointe. Un brouhaha indescriptible et joyeux envahit tout. On dirait que tous les cours et les amphis se sont vidés simultanément. Je m’accroche à mon cartable comme à une bouée. On me presse, on me pousse, je me prends presque le poteau central du grand hall où je m’agrippe un instant parce que je viens d’entendre hurler mon prénom.
C’est ce pauvre Octave qui m’a repéré de loin et tente de remonter le courant vers moi. Il a les lunettes de travers comme s’il venait de se battre. Sa chemise sort du pantalon, mais ça c’est habituel et son pull raconte ce qu’il a pris au petit déjeuner. Il est tout sourire, ce qui n’est pas si fréquent. Voilà Octave qui me tire par le bras et m’entraîne au risque de me faire chuter.
— Mais tu es fou camarade ? Que se passe-t-il ?
Octave m’emmène vers la cafétéria en faisant de petits bonds joyeux. Ses yeux roulent presque extatiques. Là, c’est plus calme, mais pris par l’ambiance, il ne me confie pas, il me hurle qu’il a une petite amie. Je ne voudrais pas te mésestimer Octave, mais des copains tu es le dernier que j’aurais imaginé casé. Une fille rencontrée grâce à sa cousine, soit. Et visiblement il est amoureux. On dirait qu’il a quinze ans.
— Tu veux voir sa photo ?
Il exulte littéralement. Je me prépare mentalement. Octave est un chouette type, mais on ne peut pas dire qu’il prenne grand soin de lui, il s’habille comme l’as de pique et sans penser à mal, ce n’est peut-être pas un Apollon. Il le sait, il le dit lui-même en se moquant de lui. Alors, je me demande forcément quelle copine sa cousine lui a trouvé et je redoute un peu le moment où il faudra la trouver jolie.
Hé bien, elle est plus que jolie. Pas besoin de feindre. Bon sang Octave tu dois fantasmer, mais est-il possible que ce fut réciproque ?
Je n’ai pas besoin de le soumettre à la question pour qu’il m’avoue que c’est elle qui l’a embrassé en premier et qu’ils ont passé la soirée ensemble.
Octave tout à ta joie, je ne peux pas te parler ma nuit à moi, de ce que j’ai fait dans la maison, du chien jaune, du cahier rouge…
— Et toi alors ? Ça va ? Tu as vu Hélène ?
Je bredouille quelque chose. Je me souviens que j’ai cours et l’amphi est à l’opposé. On se reparlera, à la bibliothèque.
Je traverse les couloirs, heureusement j’ai appris à me repérer et j’ai même mes petits raccourcis. Manque de chance, à cause d’une conférence, on nous a déporté dans une autre salle glaciale à l’autre bout du bâtiment. Toujours pareil. Je peste en traversant de nouveaux couloirs. Je sens la sueur perler dans mon dos, je n’aime pas ça, trop chaud.
Je ne sais pourquoi j’entrebâille mon cartable et vérifie de la main droite la présence du petit cahier. Ne pas le perdre. Je me précipite dans la salle. Les bancs sont durs, on se cogne les genoux partout. Tout le monde semble énervé, même le prof qui finit par renoncer à son diaporama et se lance en dénouant sa cravate.
Je prends des notes en tirant la langue et de temps en temps je passe une main dans le cartable pour vérifier la présence du cahier. J’y pense sans y penser. Et je me dis que j’ai troqué la mèche pour le cahier. C’est là que du cahier, je dérive de nouveau à la mèche, pour penser à Adelin, que peut-il faire ?
— Monsieur ! Monsieur ! Alors votre point de vue sur cette citation ?
Bon sang ! Mais c’est moi qu’on interroge. Je lance des regards apeurés de toutes parts. La voisine sympa me montre le passage sur le polycopié. Oui, je connais ça, je sais répondre, et pas si mal.
— Vous m’avez fait peur, dit le prof.
Peur oui. La peur revient sans cesse aujourd’hui.
J’admire ceux qui savent rester centrés sur le sujet et qui ne sont pas distraits par leurs pensées. Le prof parle vite, il faut noter à la volée, j’en ai presque mal au poignet, je chiffonne mes feuilles. La voisine me lance des regards en dessous. À la fin du cours, c’est elle qui me prévient.
— Y a un truc en train de tomber de ton cartable on dirait !
C’est juste fou ! Le cahier ! J’ai failli perdre le petit cahier rouge. Voilà à quoi ça a servi de vérifier toutes les cinq minutes qu’il était bien là. Je la remercie chaudement. Ça la fait rire. Je repars avec le ridicule en plus.
Je vais avoir un moment entre deux cours. Je vais aller boire un thé ou un café si le distributeur fonctionne. Je recompte les pièces qui étaient dans ma poche tout en serrant mon sac contre ma poitrine. Il va y avoir juste le compte au centime prêt. Si la machine veut bien.
— Victor ! Victor !
Je ne comprends pas tout de suite qui m’appelle.
Je vois débarquer Grégoire. Grégoire ? Grégoire ! Et là, je ne sais pas pourquoi, je panique, je m’enfuirai presque. Si Grégoire est là, c’est qu’il a dû arriver malheur à Hélène.
— Tiens, vous avez changé le pansement ? Je me suis dit aussi que celui de ma chère et tendre ne tiendrait pas longtemps. Du travail de pro celui-là.
J’avais oublié ma main qui a pourtant passé son temps à serrer le cartable.
Grégoire m’entraîne vers une espèce de patio au milieu duquel meurt un arbuste.
Il voit ma mine blanche.
— Alors, vous l’avez trouvé ?
Je suis à mille lieues de comprendre de quoi ou de qui, il me parle.
— Je ne suis pas venu exprès, rassurez-vous, rassure-toi… je peux te tutoyer ? C’est plus simple. Et puis tu as dormi à la maison, je peux te tutoyer n’est-ce pas ?
La conférence dans « notre » amphi dont on nous a chassé, c’est Grégoire qui la donnait.
— Je ne l’ai réalisé que ce matin que c’était dans ta fac. Je suis venu très tôt pour préparer. Tu n’étais plus à la maison et pas chez toi non plus. Je me suis dit après que tu passais par le chemin et moi la nationale pour aller plus vite. Bref, tu as trouvé le cahier ?
— C’est que c’est délicat, c’est personnel, il est à votre épouse.
Je suis gêné mais le Grégoire, figure vaillante de beau père débonnaire ne l’est pas du tout. Je sais d’où Hélène tient son aplomb.
Il m’explique que Stéphane est parfaitement au courant et que c’est sur son conseil qu’il m’a apporté le cahier, pour m’éclairer un peu sur certains mystères. Je ne sais pas quoi répondre, tout cela me désarçonne.
— Ne t’inquiète de rien ! Dans la famille on se dit tout ! Je ne vais pas pouvoir rester trop longtemps, je dois aller répondre à des questions et signer je ne sais quel formulaire, tu aurais voulu que je te ramène peut-être ?
J’ai encore des cours, ça me sauve presque comme le gong. Il faut que je digère et comprenne tout ça à tête refroidie. Il va pour me prendre la main et se souvient que je suis blessé.
— Oh quand même ! Tu nous as bien fait rire !
— Rire ? Je ne comprends pas…
— Oui, quand tu es passé en rampant dans la chambre cette nuit. Stéphane t’a vu en premier, on venait juste d’éteindre. Bon sang que c’était drôle. On a cru que tu voulais nous faire une farce et puis tu es reparti en rampant comme si de rien n’était. Il paraît que tu es allé voir Adelin après.
Je ne suis pas rouge, je suis écarlate, je ne rêverais pas de disparaître, mais qu’il y ait un tremblement de terre, que tout s’effondre. Je n’ai jamais connu un tel sentiment de honte. Ils m’ont vu, ils en ont parlé, je ne vais jamais pouvoir retourner voir Hélène. Ni personne de cette famille.
— On se dit tout mais ça reste entre nous ! N’aie aucune crainte ! Nous t’apprécions beaucoup, nous sommes très contents, tous les quatre, de te découvrir et de te connaître. On ne voit pas tant de monde que ça, excepté la foule des facs ! Je file où ils vont croire que je me suis enfui !
Et il me laisse là, sidéré, retourné, estomaqué dans un mélange de pensées complètement hétéroclites. La crainte cède la place à la reconnaissance. Je contemple épaté la grande silhouette de Grégoire qui passe le porche du patio pour rejoindre le bâtiment. Trop de choses m’arrivent en une seule fois. Il faudrait que je puisse aligner tout ça sur le sol et remettre les événements en ordre.
Dans le petit patio, sur ce petit arbuste chétif qui peine à capter trois rayons de soleil, un petit moineau danse sur une branche et sifflote en me guettant du coin de l’œil. On dirait qu’il a tout compris de ce qu’il m’arrive.

Un mot en retour ?