Une idée va germer dans l’esprit de Victor
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Je devrais également reprendre ce couloir et continuer pour rejoindre l’amphi, je bifurque, je pousse la porte à double battant et descends quelques marches vers une sorte de jardin intérieur. Ce n’est pas très grand, un peu de verdure, quelques troènes, un banc vert mouillé, deux pigeons qui chipotent dans les graviers. Les trois arbres sont déplumés, le petit carré de ciel au-dessus est tristouille, grisouille. Je donne du pied dans les graviers. Je ne vais pas retrouver Octave, mais je vais sécher. Résolution facile et sans conséquence. Je demanderai les notes à l’une ou l’autre.
Je fais le tour de ce petit jardin. Si ce n’étaient les quelques éléments de verdure, je me sentirais prisonnier à l’heure de la promenade, cerné par les hauts murs. Je frissonne.
Je n’ai plus l’esquisse de colère qui me tentait tout à l’heure. Il me reste une sorte d’abattement de l’âme, de tristesse, de constat douloureux d’un mal de vivre. Coup de blues. Je déprime.
Tout m’apparaît disproportionné. Inflation de détails et de mes réactions. Sensation de manque. Incapacité à dire ce qui me manque.
Que pourrait en comprendre Hélène ?
La mèche. Vendre la mèche.
J’avais une amie africaine qui lorsqu’elle coupait ses cheveux ou ses ongles, ramassait tout soigneusement et les brûlait elle-même.
Elle surveillait jusqu’à ce que la dernière cendre fût consumée. L’odeur était terrible, surtout lorsqu’elle brûlait une touffe de ses cheveux. Je l’avais vue faire un jour. Questionnée, elle me confia que c’était pour ne laisser aucune chance aux éventuels jeteurs de sorts. Ceux-là, s’emparent d’une parcelle de votre corps, quelques cheveux, quelques fragments d’ongles suffisent, alors ils vous envoûtent et vous envoient la maladie, le malheur ou la mort.
Elle avait à peine vingt-cinq ans, elle n’y croyait pas tout à fait, elle le faisait par tradition, pour ne pas contrarier sa mère ni tenter le malheur. « Ça ne coûte rien de conjurer le sort disait-elle. C’est comme lorsque tu mets ta ceinture de sécurité, elle te protège, tu n’as pas d’accident à chaque fois. »
Je ne me suis pas emparé de la mèche d’Adelin pour l’envoûter. C’est en la touchant que le sort m’est tombé dessus. Il faut si peu de choses. Un fuseau que l’on touche, une chaussure que l’on perd, une parole que l’on dit, une poudre magique goûtée du bout des lèvres, une promesse oubliée, un regard osé malgré l’interdit. Il faut si peu de choses.
Une chambre vide, étrange, des murs et leur décor inachevé, des esquisses, des sensations olfactives, un prénom improbable. La longue mèche brune. La mèche. La mèche que j’allume et qui brûle mes pensées.
Je pourrais tenter de supporter, m’en vouloir et continuer, m’habituer probablement à ce réseau d’insignifiances.
Je sais que je vais calmement rentrer à la maison, je sais que je vais téléphoner à mon Hélène. Je lui dirai les mots d’amour qu’il faudra, qu’elle voudra. Je lui en dirai plus. J’aurai parfaitement le ton enjoué et séducteur. Je parlerai d’elle. Je lui demanderai de ses nouvelles, longuement. Je ferai le numéro de l’amoureux qui s’intéresse. Je lui demanderai de me réciter des vers ou un bout de sa pièce, au téléphone.
Lorsqu’elle aura terminé, je laisserai un silence ému. Je serai ému, à cause de sa voix grave et mélodieuse. Cette voix chaude descendue croirait-on d’Amérique du Sud. Je lui dirai alors que je veux la voir et ce dès que possible. Je lui dirai que je connais tous les membres de sa famille sauf son frère, que je veux absolument le connaître et pour être à l’aise, loin des parents, bien que ses parents soient adorables, il faudra qu’ils viennent dîner chez moi.
Ainsi, je montrerai mes livres à Adelin. Hélène pourra dire des vers et déclamer librement. Nous ferons mieux connaissance. Nous parlerons, nous échangerons, nous deviserons. Ce sera tout à fait comme dans ces vieux romans poudreux, au temps lointain des romantiques.
Et je brûlerai la mèche de mes pensées. Je vous inviterai Hélène. Je vais crever l’abcès. Je vais briser le mythe. Il n’y aura plus de questions stupides. De questions creuses. Hélène ! Ce soir, je vous invite !
Je jubile. Je me mets en action, je ne me laisse pas faire. Je prends les choses en face, c’est la meilleure solution. Je suis impatient. Je pourrais appeler Hélène tout de suite, il y a un téléphone dans le hall. Mais c’est une cabine ouverte, je n’aimerais pas que l’on puisse m’entendre. Et puis surtout, j’ai besoin d’avoir réfléchi à ce que je vais dire à Hélène. Il faut la convaincre, que l’invitation apparaisse une évidence s’imposant d’elle-même, ne pouvant être refusée.
Il faut qu’Hélène comprenne que je veuille voir son frère et que sa présence sera importante, je ne dois cependant pas l’en inquiéter ni la perturber avec ça. J’ai déjà noté qu’elle était assez évasive concernant son frère. Elle ne m’a jamais spontanément parlé de lui et toujours avec ce ton qu’emploient les frères et sœurs blasés ou vaguement jaloux.
Hélène n’est pas complètement sortie de l’enfance. Elle n’a pas dû tolérer petite fille, de se voir supplantée dans le rôle de la petite dont on s’occupe exclusivement, que l’on adore, que l’on vénère presque. Je ne dois donc pas lui donner l’impression que rencontrer son frère m’intéresse plus que de la voir en tête à tête. Il va falloir mentir un peu, correctement. Ne pas oublier qu’Hélène est comédienne. Elle a des caprices. Elle est exclusive.
J’ai la tentation de nouveau de m’en remettre au hasard. Dans tous les cas je finirais par rencontrer ce garçon. Mon enthousiasme est sur le point de retomber comme un soufflé. Mais je tergiverse. Encore une fois. Je me torture. J’ai pris cette décision, je dois m’y tenir, bon sang ! Je ne dois pas être lâche.
Inviter Hélène et son frère tiendra du prétexte, je vais forcer un peu les choses, d’une certaine façon cela va raffermir mes liens avec Hélène qui va penser que puisque je veux rencontrer tous les membres de sa famille c’est une preuve de ma volonté de nouer des attaches plus étroites avec elle et sa tribu. C’est un risque. Le risque de la décevoir. D’entrer plus tard dans le club des salauds et d’avoir droit à une terrible comédie.
De toutes les façons le jour où j’aurai choisi de rompre, Hélène me jouera tout son répertoire, je dois m’y préparer. Tant pis pour ma peur.
Contre ma peur, il y a ce dont je dois me guérir. Cette mèche que je dois vendre en rencontrant son Adelin de frère. Cette mèche que je dois brûler pour m’en libérer.
Un pigeon s’est posé sur le banc et me fixe de son regard vide. Je deviens paranoïaque à présent. Sale animal, tu me déranges dans mes pensées ! Je refuse que l’on me surprenne lorsque je suis en faiblesse. Je refuse que mon visage laisse paraître tous ces doutes, ce fatras de contradictions, ces obsessions de maniaque, ces fixations irréductibles de mon cerveau qui bout et perd de sa rationalité.
Personne ne doit savoir. Je dois être lisse au monde extérieur. Mes copains me disent si calme, si équilibré, si pragmatique, si organisé. Les professeurs me voient ainsi également. J’ai mon image à défendre. Je suis le garçon à l’humeur égale. Le bon fils, le bon élève. Je suis le bon amant, le beau fils parfait en puissance. Je ne suis pas compliqué, je raisonne, je sais me raisonner, je sais agir avec logique.
Mon invitation semblera si spontanée qu’Hélène n’y trouvera pas malice. Voilà, jouons dans le spontané. Au téléphone je lui dirai quelque chose du genre : « Au fait ! J’ai une idée, si vous veniez ce soir ou un autre avec Adelin ? » Cela viendra dans la conversation naturellement.
Oui crétin de pigeon qui me fixe, ce sera tout à fait naturel et spontané. Et ne te moque pas de moi volatile attardé !
D’ailleurs je rentre. Je rentre de toutes les façons. J’aurai tout le voyage en train pour imaginer ce que je dirai à Hélène au téléphone.
Tout le voyage pour mettre au point mon invitation naturelle et spontanée.

Un mot en retour ?