Où l’on découvre où vit le narrateur
[retrouvez les épisodes précédents]
J’espère que le chauffage fonctionne à peu près. Je trouverai probablement quelques biscuits à grignoter, une tisane à boire. Oui, voilà, une tisane. Pas tellement pour me calmer ou me réchauffer, mais pour me punir. Une tisane conviendra tout à fait à mon esprit morose. Tisane et chaussons. Confort de petit bourgeois. Tout petit.
Je pense au sachet sous l’eau frémissante. Le parfum âcre du tilleul poussiéreux. Ces sachets de tisane, je les ai achetés il y a longtemps. Voyez ! l’étudiant pauvre et solitaire va rentrer sagement dans sa morne garçonnière, et il passera sa soirée se morfondant et mâchonnant son piètre destin. Il faudra que j’évite, une fois la tisane bue, de mâchouiller le petit sachet de l’infusette, je le fais à chaque fois, à chaque fois il crève dans la bouche, détestable.
Je croyais être reparti modestement, roulant lentement pour retarder mon arrivée dans la grand-rue du bourg, mais j’y suis déjà. Je réduis l’allure, la route descend et passe devant la grande épicerie, dite supérette ou bazar par les autochtones. Je dépasse l’école, la mairie et leurs briques rouges qu’éclairent à grand peine des réverbères fatigués. J’y suis.
C’est ma petite rue. Mon domaine. Avec ses hautes poubelles de fer blanc. Ce petit immeuble compassé, dont la façade semble concave, juste après ces trois villas revêches et glabres, c’est le mien. Enfin, celui où je vis. Troisième étage, porte droite, pas d’ascenseur, non, la porte verte, décatie, celle avec la peinture écaillée. C’est une chambre d’étudiant. Une modeste chambre d’étudiant mais avec lavabo et des toilettes aménagées s’il vous plaît, soulignait le propriétaire, aménagées dans une sorte de placard qui mange à lui tout seul un quart de la pièce. Je n’ai pas de télévision, j’ai la radio et mes livres.
Je n’ai pas eu le courage de repeindre, j’ai accroché sur le mur au-dessus du lit une tenture, un tissu indien imprimé qui sent l’encre et peut-être l’encens, acheté aux puces. Sur l’autre mur, à côté de la petite fenêtre des affiches montrent Orson Welles dans un film que je n’ai jamais vu. Mais personne ne sait que je ne l’ai jamais vu.
J’arrive, je suis au pied du numéro vingt-trois. J’ai ma clé pour rentrer. C’est la grosse en métal noir pour la porte du bas et la petite plate en acier inoxydable s’il vous plaît, dixit le propriétaire, pour le verrou de la chambre. Je ne suis pas fier d’habiter ici. J’ai un peu honte de ma condition. Et encore plus, honte d’avoir honte. Je sais que je ne suis que de passage, je suis étudiant, j’en aurai bientôt terminé. Je me trouverai un boulot. J’aurai un appartement, sinon à moi, du moins une location correcte. Un deux pièces. Ici, il y a des gens qui vivent sans confort depuis des lustres. Des petites vieilles qui n’ont pas trois sous pour se nourrir avec leur chat. D’où l’odeur de biscuit sec et de pâtée en boîte pour félins qu’on sent dans l’escalier.
Vivent là aussi de maigres immigrés qui en bavent et qu’engueulent les petites vieilles. Racisme simplement ordinaire, des pétitions circulent chez le boucher qui est au conseil municipal. Les immigrés ne mangent pas de porc. Cela en fait déjà des coupables.
Deux ou trois gosses jouent le dimanche dans l’escalier, culottes courtes et yeux creux, cris et rouspétances. Et tout ce peuple pâlichon est condamné à vivre ici, dans ce mélange de remugles de félidés, d’enfants aux culottes trouées, de lait brûlé, d’aigres vieilles énurétiques, de vin tourné et de mouton trop cuit. Quand elles ne savent plus descendre l’escalier toutes seules, les vieilles sont envoyées à l’hospice du bourg, volets bleus écaillés, dernier pensionnat avant la fosse commune.
Les autres seront expulsés pour impayé par le propriétaire qui envoie son homme d’affaires ou disparaîtront mystérieusement et silencieusement une nuit. Ils seront remplacés aussi mystérieusement par une famille arrivée de nulle part avec des cartons crevés, des couvertures nouées en baluchons.
L’homme d’affaires, c’est un homme de main, un second rôle de série B. Il pue, le mégot jaune de sa gitane maïs, coincé au bord de la lippe épaisse sous une casquette crapoteuse.
Je sais tout cela. Je veille à ne payer mon loyer avec aucun retard. Un ou deux jours d’avance si je peux. Je ne bénéficie en retour d’aucune faveur, ni d’aucune reconnaissance particulière.
Ma position d’étudiant serait plutôt assimilée à celle d’un parasite de la société, un fainéant d’intellectuel. Ma solitude familiale ne fait qu’accentuer les soupçons. Au bourg, les enfants qui poursuivent leurs études vivent chez leurs parents ou si nécessaire, installés dans des studios confortables au papier à fleurs et à moquette bouclée.
La première fois que j’ai conduit Hélène ici, j’avais franchement un sentiment d’indignité, la vraie honte de n’être que ce que je suis, de ne pas avoir une famille aisée derrière moi.
J’avais peur qu’elle me juge mal. Contre toute attente, elle a trouvé ma piaule agréable, elle a dit « agréable » en modulant la voix et a eu des paroles justes, sensibles, pas misérabilistes, très humaines simplement sur les gens de l’immeuble que nous venions de croiser.
J’avais été rassuré par son assentiment et pour la remercier c’était moi cette fois-là qui avais pris les devants.
Mon escalier. Je dis toujours des mots de propriétaire. Je rectifie. L’escalier. Ses marches gémissent sous mes pas. Que pourraient-elles faire d’autre ? Les murs exhalent une haleine de foie malade, de rances rancœurs. Les déménagements successifs ont laissé des traces, des chocs, des éraflures sur la peinture ocre.
Et Adelin ? Comment réagirait-il lui en voyant ma maison ? Ce serait une sorte de test pour voir quel genre de garçon il est.
Adelin. Le garçon à la mèche, l’incertain dans ses choix, le frangin de mon Hélène. Faut-il que je n’aie rien à penser pour qu’il revienne ainsi subrepticement avec sa touffe de poils ?
C’est tout de même agaçant de constater que malgré moi, depuis mon départ de chez Hélène, je pense à cette idiote mèche. J’ai beau chercher des diversions, tenter d’occuper mon esprit à autre chose, la mèche revient. Elle n’a pas quitté mes pensées. Je peux faire défiler les images de la journée, le film de mes ébats avec Hélène, la conversation avec sa mère, mon voyage à vélo, me raconter l’immeuble, me parler de mes examens qui approchent, cette idiotie revient en surimpression, image dont je ne parviens pas à me débarrasser. Je ne vais tout de même pas faire un drame de ce petit épisode, de cette anecdote sans conséquence.
Je tourne la clé. J’entre vite. J’allume.
Avec résolution, je me dirige vers mon vieux bureau de bois de pin, j’ouvre le tiroir, j’en sors une feuille et des crayons de couleur.
Je branche la petite lampe de la table dont le filament grésille. Je recule et ferme la porte du pied. Je m’assois.
Je vais la dessiner cette mèche.
C’est parfaitement puéril et vain. Superfétatoire dirait mon professeur préféré. Je n’ai aucun talent de dessinateur. Pourtant je la dessine. C’est difficile. Impossible de restituer la couleur, l’épaisseur. Je ne sais même pas retrouver sa longueur avec certitude. Je m’échauffe. Dans quel but perds-je ainsi de mon temps de sommeil ? Plus je cherche, moins je trouve. Papier froissé, roulé en boule, jeté sous la table.
Je reste longtemps à dessiner, griffonner, évaluer. Je gâche du papier. Je m’en veux, je continue. Je brouillonne. Puis, pris d’un éclair de génie, je sors le double décimètre pour mesurer.
Vingt-deux ou vingt-trois centimètres ? Ou moins. C’est ridicule, c’est niais, stupide, dérisoire, infantile. Et pourtant je me dis qu’il faudrait que je revoie cette mèche. Si je la revois, je cesserai probablement d’y penser ainsi de manière à ce point obsessionnelle.
Revoir la mèche ! J’ai l’art de m’agiter l’esprit avec des riens, du non-sens parfait.
Si Hélène ou sa mère pouvaient deviner avec quoi je me torture ce soir. À l’insatisfaction j’ajoute la honte.
J’ai mis pour rien mes crayons, mon bureau et mon esprit en désordre.
Je voudrais reprendre le contrôle, me maîtriser, mais ce soir c’est trop fort pour moi. Je cède à l’épuisement, je laisse le désordre, je passe directement de la chaise au lit, je m’y abandonne à plat ventre comme lorsque j’étais petit et que j’adorais sans raison venir pleurer des heures la tête sous l’oreiller jusqu’à l’endormissement total.
Je suis réveillé. J’en prends progressivement conscience. Peu à peu, je me dégage du pilotage automatique et reprends le contrôle de la machine. C’est la rumeur qui vient du dehors. Des bribes de rumeur. Ce frémissement qui parcourt la maison. Les voisins sont debout. Matinaux ; ils ont branché des radios, tirent de l’eau, ce qui fait crisser les vieilles tuyauteries. J’ai rêvé. Je suis toujours à moitié dans le rêve. Immobile. Entre deux eaux. Mon cerveau trie ce qui appartient aux sensations réelles que je reçois du dehors de ce qui appartient encore à mon rêve. Je perçois à nouveau les membres de mon corps rivé au lit, masse lourde de muscles chauds. J’aurais dormi dans un fauteuil, je n’aurais pas plus cette sensation de courbatures cotonneuses.
Ce rêve me laisse plus que des souvenirs, des sensations physiques, des odeurs et un plaisir qui au réveil me laissent sur ma faim avec une vague sensation de culpabilité.
Il y avait ma mère, ma mère vivante et agissante, me parlant. À chaque fois que je la retrouve c’est un mélange de bonheur, je la ressens et la reconnais avec un tel sentiment de réalité.
Et vient la déception sèche et rêche et froide : confirmation obligée. Elle n’est plus vivante. Constat que je fais avec une douloureuse régularité depuis ces six ans, presque sept.
À chaque fois dépossédé de la joie d’avoir cru la retrouver. J’avais rêvé qu’elle était vivante, elle est morte ! Voila ce que m’offre le réveil. Comment ne pas lui préférer le rêve ?
Désappointement lancinant, cruelle sanction. Oui je l’ai bien rêvée, elle n’existe plus. Je retombe sur mes pieds.
Il y avait également la chienne. Je me suis réveillé avec la perception exacte que j’avais lorsque je la prenais dans mes bras, petite épagneule et que fourrant ma tête dans son flanc je respirais son pelage. Elle me gratifiait alors d’un tendre coup de langue, fouillait mon cou avec son museau humide. Ses pattes sentaient la fougère et le thym, la terre argileuse de la colline où elle était allée courir. Il y avait bien huit ans et mon rêve avait tout fait revenir de ces souvenirs : ma joue dans son poil doux, les parfums, sa tendresse, son poids dans mes bras. Ses muscles sous le cuir souple. Ses griffes, le contact de ses coussinets striés, durcis par les courses à vive allure dans les chemins empierrés.
La soie, l’incroyable soie rousse de ses oreilles et la fragilité de leur repli. Si l’on soulevait, dessous c’était rose et un léger souffle dans ce duvet suffisait à l’agacer. La chienne se vengeait, retroussant les babines dans une sorte de sourire, rictus canin ; elle venait lécher ma bouche ou me mordillait et pinçait le cou si j’insistais dans mes provocations. Je reculais dans un rire, j’aimais boire le souffle chaud de sa vie animale.
Je me suis réveillé avec la petite chienne dans les bras. Et confus, je l’ai déposée avec amour dans la boîte aux souvenirs, dans la boîte des gisants. Amen.
Et ma mère avec elle. Puisque j’ai rêvé d’elle.
Néanmoins ce n’était pas un rêve souvenir, je n’ai pas revécu un épisode ancien. Non, c’était un rêve d’actualité vivante.
J’ai rêvé d’elle, dans sa longue robe d’intérieur ramenée d’un voyage en Inde, le visage pâle, transparent, la lourde chevelure brune retenue au-dessus de la nuque haute et ferme. Ma mère, me parlant, agissant dans la maison, passant de la cuisine au salon, grande et droite, rejoignant sa chambre et ses livres et ses foutues cigarettes un verre à la main. Sous le Rhodoïd protégeant l’emballage rouge des clopes, un voilier, une frégate royale naviguait. Quand j’étais gosse et très longtemps en réalité, je jouais avec l’étui vide, le bateau en mains, j’imaginais des voyages et des dangers.
J’ai rêvé je crois, que ma mère rencontrait Hélène, avait parlé simplement avec Hélène soudain transportée dans notre maison. Impossible rencontre.
Ma mère avait disparu depuis plusieurs années quand je rencontrai Hélène. Voix calme de ma mère. Hélène caressait la chienne, touchante, simple, douce, attentive, admirant le vieux poêle Godin, fonte noire sculptée, porte ouverte sur le foyer où une bûche crépitait déversant sa forte chaleur.
Et je m’en veux de ce mélange des genres, je m’en veux d’avoir rêvé ainsi, de m’être laissé piéger. Mièvre évocation. Je n’aime pas cette juxtaposition du passé et du présent, cette rencontre invraisemblable, ce mélange du réel et de l’imaginaire. Je n’aime pas ce sentimentalisme. J’y lis quelque vague fragilité, je me fais de l’interprétation psychanalytique pour magazine, c’est de l’interprétation de signes qui tient plus de la voyance que de la lucidité.
Je sais que cette nuit, dans ma vie onirique j’ai présenté Hélène à ma mère. Cette entrevue s’est réalisée alors que j’ébauche en moi l’idée de rupture d’avec Hélène. Cela me déplaît fort. Elle rend les choses plus difficiles.
Comme si ma mère avait reconnu et intégré Hélène dans la cellule familiale. Comme si ma mère prenait parti pour Hélène et que je me sente moins libre dorénavant de prendre mes décisions seul, en grand garçon.
Hélène « homologuée » par ma mère, je ne peux plus la réfuter aussi facilement avec les arguments fallacieux dont je me nourris à longueur de journée.
Je suis encore en travers du lit, l’oreiller sur le ventre, tout habillé mais froissé, dans mes habits et ma conscience, sens dessus dessous et je me pose tout ce flot, tout ce fatras de questions stupides.
Ai-je donc à me justifier devant ma mère morte, oui, toute mourue, de mes actes actuels ?

Un mot en retour ?