Adelin – épisode 004


Adelin

·

9–14 minutes

Après le thé avec la mère d’Hélène, il faudra bien rentrer

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Hélène me parle, me demande si je veux du thé, encore un peu, et du lait, mais non, deux sucres, oui, elle me parle, je la me parle, je suis me parlant d’elle, en dedans, c’est elle qui me parle, je lui réponds en bon français, elle ne voit pas, je ne crois pas, que je pense à autre chose. Je tourne la cuillère dans la tasse. Je divague.

Je pense à la cuillère qui tourne dans la tasse, à la mèche brune dans mes doigts, au lit froissé, à l’amour que nous y avons fait, violentant le lit – le mot est fort, mais c’est ça –, aux murs de la chambre, à la mèche brune, je bois le thé, toujours aussi délicieux, Adelin, c’est un étrange prénom, Hélène papote, elle s’attache trop à moi, il faudra que je le lui dise. Je dévide le fil. Mes pensées voguent. J’aimerais revoir cette mèche brune. Je me demande quelle tête peut avoir Adelin.

Merci Madame. Oui d’accord, je vous appellerai Stéphane. Je n’aurais jamais cru que vous vous appelleriez Stéphane. Vous êtes gentille. Vos élèves devaient vous aimer. Je divague, je fatigue, je deviens gnangnan, Hélène ne me regarde pas comme ça, je ne t’appartiens pas.

La nuit tombe. Il fait bon ici. Ta mère m’invite à dîner. Elle a saisi mon regard vers le jardin. Hélène rêverait que je reste, mais je n’y tiens pas. Je ne saurais quelle contenance adopter si je devais croiser son frère. Je sais qu’il n’y a rien à manger chez moi dans cet immeuble sinistre, de la rue sinistre. J’en rajoute un peu. Je suis le jeune homme pauvre mais digne qui doit rentrer chez lui. Je dois rentrer chez moi. Je mens allègrement et prétexte mes études. C’est une bonne excuse pour ta mère, un travail à finir, c’est sacré. Mais toi Hélène qui connaît ma flemme, tu sais que je ne travaillerai pas ce soir, alors tu te pinces la lèvre inférieure, tu t’énerverais presque, tu te contiens.

Tu me raccompagnes dans l’entrée, sur le perron, tu descends les marches et lorsque j’enjambe la barre horizontale du cadre du vélo, tu te jettes sur moi, actrice de cinéma.

Tu me fais mal, imbécile, je me cogne au vélo au risque de chavirer, tu me mords la joue, tu me lèches, tu mouilles mon visage. Il fait si froid qu’il me semble que ta salive va geler sur ma joue. J’ai tes cheveux dans les yeux. Tes cheveux fins, ma gourmandise. Tu es triste, tu en fais trop dans le théâtre. Capricieuse.

Je frissonne, je veux rentrer et dès à présent tu veux savoir quand nous nous reverrons, quel jour, à quelle heure, à quel endroit, ce que nous ferons et pourquoi pas plus tôt. Tu veux fixer un rendez-vous – en français dans le texte nous disent-ils dans les romans américains –, je déteste prévoir tout, programmer nos rencontres, me sentir obligé. Je dis que je t’appellerai, c’est toi qui veux m’appeler. Ça m’épuise. Tu ne me laisses plus jamais manquer de toi Hélène, tu ne me laisses pas te désirer, avoir besoin de toi. Tu pourrais minauder un peu, jouer les farouches qu’il faut apprivoiser ou faire jouer facilement la concurrence. Mais non, c’est toi qui m’assièges.

Et toujours aussi courageux je te dis pratiquement le contraire de ce que je pense.

Est-ce que je voudrais vraiment rompre avec toi où est-ce cette simple idée qui me procure une curieuse ivresse ? Je joue à me faire peur. Tu es c’est vrai, une fille merveilleuse, je raffole de ton corps, ton odeur et ta voix, cette voix de chanteuse, mélodieuse, grave et flûtée. Je surprends les regards jaloux lorsque nous marchons ensemble dans la rue.

Tu es une fille superbe et tes démonstrations amoureuses à mon égard sont si évidentes que tous les hommes de plus de huit ans s’étonnent et me jalousent. J’en conserve encore une bête fierté. Je n’ai rien moi, de spécial. Ils doivent tous se le dire : qu’est – ce qu’elle lui trouve ?

Je ne suis pas très grand, je m’habille mal, j’ai plutôt l’air pâlichon et maigrichon. Je ne suis pas repoussant, mais à côté d’elle, avec son physique d’étoile, qui sait marcher et prendre la lumière si bien qu’on pourrait croire qu’elle évolue sans cesse sous le regard d’une caméra et la poursuite d’un projecteur, à côté d’elle, je ne vaux pas tripette ! Je le sais bien, et pourtant je suis un peu las de tout ce cirque.

Je te regarde Hélène et je n’aurai pas dû. Ça relance et multiplie tes élans et ton appétit pour moi. Ta bouche se jette sur ma bouche. Rituel obligé. Au moins je n’ai plus rien à dire. Je me laisse dévorer. Bouffe-moi Hélène, quand tu te seras repue, je ne serai plus là. Amen. Il ne restera plus que mes lunettes et mon vélo et mon âme voguera légère dans l’éther. Alléluia ! Je t’imagine me dévorant et m’ayant tout entier avalé, ma mante religieuse, là, dehors, sous la lune qui se pousse entre les nuages, au pied du perron de ta chère maison où ta chère maman achève une lecture philosophique, je t’imagine ma vorace Hélène, mon ogresse, ma dévoreuse, m’ayant tout bouffé, cannibalisé jusqu’à l’os, enfin repue, tu rotes. Tu rotes superbement. Tu rotes dans un « burp » gigantesque que l’écho renvoie et roule à travers la campagne vespérale.

Tu rotes dans la nuit et les vitres de ta maison tremblent. Tu rotes Hélène, tu m’as bouffé, tu m’as perdu.

Et je ris, je ris dans la nuit. Je ris pour de vrai. Je ris un peu fort. Tu recules et lâches ma bouche. Tu ne comprends pas, je suis monté sur le vélo, je suis en selle et je pars. Je me sauve, je me tire, je m’échappe dans ce rire. Tu es derrière moi et je ris, tu m’appelles, tu ne comprends pas, tu essayes un rire grêle et faux mais le mien disproportionné te désempare et t’inquiète, tu hésites à me poursuivre en courant, tu fais trois enjambées, je suis déjà dans l’allée, trop loin, j’ai pris de la vitesse au risque de me payer un caillou dans l’obscurité, je passe la grande grille ouverte sur la route. Je ris. Je ris pour que tu m’entendes dans ce rire bête et gras, je ris, tu es derrière moi, derrière, derrière.

Il m’a fallu à peine cinquante mètres pour reprendre le contrôle et me trouver ridicule.

La nuit m’empoigne. Me prend au collet.C’est elle maintenant qui me prend par les épaules et dévide devant moi la route noire. J’ai quelques kilomètres à faire jusqu’au bourg. L’air pique.

Je me laisse rassurer par le grincement familier du pédalier. Parfois la chaîne craque, elle pourrait rompre. Je ne vois quasiment rien avec ce phare tremblotant. La dynamo chante sur le pneu. Je perçois ici et là, ces présences animales. Des yeux qui brillent tapis dans l’ombre. Souvenirs de frayeurs d’enfance. Ce lièvre qui s’était un soir jeté sous mes roues, ces crapauds, ces mulots. Ne pas poser le pied, traverser la nuit, aérien sur mon vélo protecteur, mais ne pas poser le pied car alors le peuple de la nuit pourrait s’en prendre à moi. Mine de rien, je roule au mitant de la chaussée, encore aujourd’hui. On ne sait jamais.

Je me fais des reproches au sujet d’Hélène. Je culpabilise au fur et à mesure que j’avance dans la nuit et me sens plus seul. Je pédale moins vite. Je pense à sa mère, peut-être qu’Hélène va pleurer. Qu’elle pleure dans ses bras, j’ai le rôle du salaud. Sa mère la calme avec sa sérénité habituelle, elle doit me juger négativement. Je dois la décevoir. Elle sait sa fille fragile. Je roule, je roule et mes pensées s’assombrissent. Je roule et voici de nouveau la mèche, la mèche brune, rengaine ! Les cheveux en sont-ils aussi longs que je crois m’en souvenir ? Aussi bruns ? Aussi huileux et soyeux ? S’ils sont ainsi, c’est qu’Adelin doit avoir une longue chevelure, ou alors seulement avait-il conservé une longue mèche comme le font certains jeunes garçons et se l’est-il taillée un jour ? Je me pose d’étranges questions. Je néglige Hélène ! Et pourtant j’y reviens encore. La mèche, Hélène et sa mère, triptyque. La route est longue. Mes cuisses montent et descendent au rythme du pédalier. La chaîne cliquette dans le froid. Mes mollets se réchauffent. Mes pieds glissent sur les pédales. Ma selle doit être mal fixée, son axe tourne.

En rentrant il faudra que je redonne un coup de pince pour resserrer. Je me demande où j’ai pu laisser cette foutue pince. Je vais encore perdre des heures à la chercher. Je vais m’énerver. Le vélo grince sous mon poids.

Va mon vieux vélo, grince au rythme de mes talons. J’ai froid dans les reins. J’accélère de nouveau. La bise piquette mes oreilles. Je suis décidément fragile des oreilles. Petit je faisais des otites. J’aurais dû prendre une écharpe. Je fonce pour arriver plus vite.

J’accélère, le vent fouette mon visage, j’accélère encore, il n’est pas dit que la bécane tiendra longtemps à ce rythme-là. Je fonce, pourtant je fonce, mes jambes font le contraire de ce qu’ordonne mon cerveau. Le cadre se tord presque sous l’effort. Le guidon me renvoie ses vibrations dans les avant-bras et par ricochet mes dents claquent. J’accélère et puis non ! C’est trop bête ! Je suis fou, je vais finir dans le fossé. Je freine. Je freine des deux mains avec brutalité.

La bête se cabre, se vrille, hennit de douleur, se contorsionne, me déséquilibre, je me rattrape de justesse des deux pieds qui raclent le bitume et je me retrouve hébété, stupide, en travers de la route. J’ai joué à quoi ? A me faire peur ? Au suicidaire ?

Je conduis mon vélo comme mon histoire avec Hélène. Si je m’étais fichu en l’air, tout seul, sur cette route perdue ! Je me serais étalé, assommé et personne ne m’aurait trouvé avant le facteur lors de sa tournée matinale. Il aurait stoppé sa fourgonnette jaune. Bougonnant, il aurait foncé vers moi, se serait penché, renversant sa sacoche pleine de lettres sur l’asphalte, laissant tomber sa casquette. Il m’aurait reconnu malgré le sang coagulé sur mon front et le mince filet coulant sur ma poitrine.

Il aurait dit « Bon sang, c’est pas vrai. !… » Il aurait foncé jusqu’à la maison d’Hélène et c’est elle qui dans un pressentiment serait accourue sur le perron et aurait tout de suite compris.

L’enterrement aurait été très sobre, sans cérémonie, mais Hélène aurait suivi seule le corbillard, vêtue de noir, très digne. Mon écharpe noire à la main. Hélène aurait perdu alors toute envie de rire ou sourire, à jamais.

Elle aurait abandonné la comédie et muette se serait consacrée à l’entretien de sa maison, à la patiente culture des plantes du jardin, vivant dans le silence et le respect affligé des siens et des gens du village.

Décidément j’adore me faire mon cinéma.

J’hésiterais presque. Je pourrais rebrousser chemin au lieu de poursuivre vers le bourg. Mais je ne sais pas si je suis plus loin du bourg que de chez Hélène. Je tergiverse. Est – ce que je ne voudrais pas retourner vers Hélène par simple peur de me retrouver tout seul ce soir ?

Voilà soudain les phares d’une auto qui vient devant et me fonce dessus. J’ai juste le temps de remonter, de me rabattre sur le côté pour laisser passer, aveuglé, l’auto vrombissante. Je les accumule. Je n’ai pas été très véloce à remonter sur mon vélo. Avec ce peu de réflexes je vais finir par me l’offrir mon scénario catastrophe !

C’était peut-être le père d’Hélène. Ou son frère. Non j’imagine son frère trop jeune pour conduire. J’ai croisé une fois le père d’Hélène en ville. Il la déposait à la gare. Un homme droit et redoutable. Un grand type, immense, chauve. Le genre sûr de lui. Il aurait trouvé un emploi de malfrat dans le premier polar venu. Il faudra que je me dispense de ce commentaire auprès d’Hélène. Je crois qu’il a été médecin, chirurgien ou spécialiste en tous cas et qu’il s’est mis plus tard à faire des recherches historiques.

Il va souvent jusqu’à Paris. Hélène semble l’aimer beaucoup, mais il m’impressionne. Je ne me sens pas capable de l’affronter ce soir. Je ne suis pas de leurs intimes. Je suis l’ami d’Hélène, insuffisant pour m’imposer chez eux. Et puis Hélène doit s’être calmée à présent. Je l’appellerai demain, je lui ferai des excuses. Oui, c’est cela ; je lui ferai des excuses. Je l’appellerai. J’espère que je ne tomberai pas sur sa mère.

Je ne me trouve pas très courageux. Pour me punir je ne céderai pas à l’envie de retourner chez Hélène. Je rentre chez moi, calmement, dans ma petite chambrette.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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