Toute la journée j’ai cru que nous étions samedi. En me levant, puis à plusieurs reprises… J’ai dû me rectifier. Je sais très bien que nous sommes vendredi. Mais c’était comme si j’avais mis une mauvaise couleur à la journée et que je devais sans cesse me replacer dans le bon jour de la semaine.
Mais non, on n’est pas samedi !
Est-ce la faute à l’insomnie, au grand concert des oiseaux ce matin, ou bien de la chatte qui ne cesse de m’interrompre pour mille demandes urgentes ?
À chaque appel téléphonique, en pensant aux choses à faire, aux personnes à voir, j’ai dû sans cesse me reprendre, «— Mais non ! On n’est pas samedi, on est vendredi ! »
Je suis même allé vérifier la date. Une fois. Mais quand même, c’est revenu. Comme une erreur obstinée de programmation. Le genre de petit bug agaçant qui fait que l’ordinateur réitère mille fois la même erreur alors qu’on pensait l’avoir identifiée, correctement paramétrée, corrigée et validée.
Comme un réflexe pété dans les connexions neuronales. Cet entêtement dans l’erreur.
Dans le même genre, si je me trompe un jour pour aller quelque part, si je tourne à gauche au lieu d’aller à droite, si ayant compris l’erreur je rectifie et trouve mon bon chemin, il n’est pas rare que la fois suivante et la fois d’après je réitère l’erreur. Je sais que je me suis trompé là, mon doute ne parvient pas à se dépasser et je me remets tout seul à tourner du mauvais côté…
Jusqu’à ce que parfois, je me l’écrive cette erreur et que j’emporte avec moi le bout de papier pour ne pas la refaire.
Je ne réitère pas ma bêtise inconscient de me tromper, je me trompe pour pouvoir me remettre sur le bon chemin, comme une validation par l’erreur.
Les jours ont-ils une sensation, une couleur particulière ?
« Les enfants s’ennuient le dimanche » chantait Trenet dans ce petit bijou incroyable de mélancolie et de douceur. Depuis l’enfance et même si aujourd’hui j’ai peu d’obligations réelles liées aux jours de la semaine, je garde cette odeur : le lundi et sa reprise mouillée d’obligations, le mardi qui s’étire douloureux, le mercredi qui sent la récréation alors qu’autrefois petit, c’était le jeudi le jour de liberté. Je n’ai aucun rite lié au poisson le vendredi, mais j’y pense. Le samedi où allions-nous ? Il fallait se presser dans les magasins et ranger la maison pour ce creux étrange du dimanche et ses rites qui perdurent. quel ennui !
Il faut des repères. À l’école on effeuillait l’éphéméride… Que ce soit un vendredi ou un samedi, ça n’avait pas grande importance quant au déroulement prévu de ma journée.
Ou alors, juste une façon de pointer ma fatigue, la lassitude de l’hiver…
Car je ne suis pas pressé d’accélérer le tempo, de perdre une journée. Bien au contraire, je voudrais ralentir…
Je me croyais samedi, et sans-cesse, j’ai passé la journée à me recadrer. Comme s’il fallait se redresser et se tenir bien. Une façon de remettre un veston cravate à la journée.
Mais il y a un moment que je ne porte plus ni costume ni cravate et je crois bien que je n’en porterai plus jamais.
Donc on était vendredi et pas samedi. J’ai perdu la journée à regagner du temps. Comprenez-vous ce que j’ai vécu ?
Alors, demain ce sera samedi. Le vrai. Et je ne veux pas déposer tout de suite la liste des choses à faire.
En donnant un goût de samedi à mon vendredi c’est comme si je m’étais accordé un jour de week-end supplémentaire. Ce qui n’a aucun sens puisque je suis en vacances jusqu’à ce que mort s’ensuive !
Oui ça, c’est bizarre. En vacances avec des jours écrasés les uns sur les autres dans une parodie de calendrier cyclique qui n’a plus vraiment lieu d’être.
Je me recentre
Alors j’oublie le jour. Je pense juste au moment précis où je me trouve. Aux sensations que j’éprouve, les mains courant sur le clavier, les acouphènes frémissants et les petites douleurs de l’âge grattant à la porte.
Je me recentre sur le point infini du moment. C’est à dire ce moment qui s’enfuit mais où pourtant je plonge comme on plonge dans l’éternité.
Je deviens cette éternité sans couleur qui dépasse le calendrier, le vendredi ou le samedi.
Quelle étrange histoire ! J’ai passé un drôle de samedi vendredi !

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