« Tu es inclassable » me dit l’un. « Vous êtes vraiment très indépendant » me dit l’autre. Longtemps, des choix que j’ai pu faire ont dépendu de ce que j’imaginais que les autres attendaient. Peu à peu, j’ai compris que les meilleures décisions, je les ai prises sans l’assentiment des autres, non pour déplaire, mais pour agir en cohérence avec mes valeurs. Au final, l’autonomie permet de mieux cheminer, une plus grande ouverture de la vie et des relations plus solides.
Le pouvoir de l’écriture.
J’ai un petit cahier qui date de la classe de cours élémentaire deuxième année. J’avais de très bonnes notes en rédaction. Très vite, j’avais compris qu’en écrivant certains types de textes, assez proches de l’esprit de nos leçons de morale, j’obtenais mes meilleures notes. Le maître de cours moyen, lui était plus sensible aux descriptions un peu lyriques. La professeure de français de quatrième aimait les adjectifs ronflants, le lexique riche. Je lui en mettais à profusion… J’eus plus de mal avec une professeure de lettres de lycée dont je ne comprenais pas les attentes, et là, je grandissais et commençais à vouloir m’exprimer.
J’ai passé des concours où il fallait non pas prouver qu’on était « le meilleur » mais qu’on était « conforme », qu’on répondait aux attentes de l’Institution. C’était le degré de conformité qui était mesuré et si des connaissances pouvaient y être référées, ça n’avait rien à voir avec les qualités réelles ou mes valeurs personnelles.
Se conformer à des choix raisonnables
« On n’est pas sérieux quand on a 17 ans » disait Rimbaud. Regretter ne sert à rien. Pourtant, c’est à cet âge là que j’ai fait le choix de passer un concours pour entrer dans la fonction publique au lieu de me lancer dans une carrière artistique. Pourtant un homme de théâtre était venu me voir pour me proposer ce chemin. J’avais à l’époque fait le choix de la « sagesse » et de la « sécurité » notamment parce que mon père (qui pourtant ne s’était jamais occupé de moi) m’avait écrit une lettre insultante de huit pages. Il y disait « que je devais cesser immédiatement le théâtre si je voulais espérer réussir mon bac, que ce serait le seul diplôme que j’aurais jamais si je parvenais à l’obtenir un jour. » J’ai détruit cette lettre, mais d’une certaine façon je m’y suis plié. J’ai obtenu mon bac avec mention du premier coup. J’ai réussi derrière un concours puis d’autres examens et concours. Plus pour prouver que je n’étais pas le nul décrit dans la lettre.
Plus tard, j’apprendrai que mon père dut repasser trois fois son bac.
Pour une grande part, j’ai passé certains concours parce que ma grand-mère, toute bonne qu’elle était, considérait que le métier d’instituteur c’était « bien pour une femme« , sous entendu qu’elle aurait été déçue si je n’avais pas été « plus loin ». J’ai essayé de bien faire ce que j’ai fait dans mes différents métiers, mais on voit à quel point mes choix ont été marqués ou influencés par l’approbation des autres, avec la part de non-dit, de confiance ou pas en soi. Il fallait faire mieux, être le meilleur.
Fort heureusement, j’ai pu m’émanciper sur de nombreux aspects, y compris dans ma vie affective même s’il m’est arrivé de renoncer à certains choix professionnels pour ne pas déplaire à la personne qui partageait alors ma vie.
La compétition, la culture du chiffre
L’évaluationite a fait des dégâts énormes dans l’enseignement comme dans l’entreprise. Indicateurs et chiffres nous gouvernent faisant fi des valeurs et des choix réels de société. La mise en compétition est une fabrique à perdants et vise à maintenir un système très hiérarchisé en activant les divisions entre les plus faibles. Les grandes réussites humaines sont dues en réalité à l’intelligence, la créativité et la coopération.
L’exemple contemporain des réseaux sociaux est frappant : c’est à qui aura le plus de likes, d’abonnés, fera le plus de bruit quitte à jouer du scandale, à publier pour plaire en flattant les bas instincts. On veut « être célèbre », là où autrefois la révélation de « talents » permettait à certains d’être connus. Même les succès littéraires sont orchestrés tout comme la création de « tubes ». Le succès est associé à l’argent. Un « bon » site devrait se monétiser…
Choisir son camp
Très souvent on nous demande de « choisir notre camp », c’est à dire de soutenir les uns ou les autres, non en fonction des idées mais des personnes qui les expriment.
Refuser de soutenir ce qui est contraire à ses valeurs ou seulement vouloir exprimer une nuance ou une question c’est « trahir ». On se fait vite exclure, on est sommé de se justifier.
De la dissonance à la joie de la liberté
Une personne qui travaillait avec moi dans la fonction publique, fut très surprise quand elle découvrit que j’inventais des chansons et les partageais publiquement. Ça ne correspondait pas à l’image qu’elle se faisait de moi en raison de ma fonction. À cette époque, je cloisonnais en quelque sorte mes activités professionnelles des activités purement créatives.
Pourtant, quand j’enseignais, le fait de créer des chansons pour mes élèves et de les inviter à en créer avait été enrichissant.
Mes fonctions professionnelles m’ont contraint de participer à des manifestations, des réceptions où se cultivait l’entre-soi et la médisance. Peu à peu, j’appris à ne plus fréquenter ces espaces tout en conservant les liens professionnels.
En fin de carrière, j’eus l’opportunité de partir plus tôt notamment parce que l’écart entre mes valeurs et ce que l’on me demandait de porter devenait insupportable. On me le reprocha.
Apprendre à dire « non », non pas pour s’opposer mais parce qu’on ne se retrouve pas dans une vision et les valeurs portées, ce n’est pas simple. Après tout, quand je me suis lancé dans l’abandon des réseaux sociaux des géants du Web j’ai perdu des contacts. Certains amis qui me suivaient sur WhatsApp ne sont pas venus sur Signal. Mais mes interactions se sont déplacées et sont devenues plus qualitatives.
Autrement dit, ce n’est pas de l’indifférence, c’est plus de centration, ce n’est pas le refus de prendre en compte les avis des autres, c’est construire mes choix en m’interrogeant constamment sur la cohérence, l’incarnation ou la mise en acte de mes valeurs.
La cohérence, l’alignement…
Je n’ai pas de temps à perdre dans la disqualification d’autrui. Je ne cherche pas à être différent mais j’assume ma singularité sans provocation ni opposition… Je ne suis pas un parti politique, je ne cherche pas d’adhésions, je n’ai rien à vendre.
Des personnes peuvent apprécier ce que je fais. J’en suis content mais parfois je suis surpris de voir que ce qui « plaît » n’est pas ce que je préfère ou ce qui m’a demandé le plus de travail ou d’investissement.
Parfois, je suis étonné de certains retours qui ne correspondent pas forcément à ce que je voulais faire passer. Je sais que sur un discours, les attentes des autres vont orienter leur propre vision ou compréhension…
Est-ce que j’ai besoin de faire telle ou telle chose ? Est-ce que je fais ça par conformisme, pour plaire ou parce que j’en serai heureux ?
Est-ce que j’ai besoin de me justifier comme un petit garçon dès lors que je ne fais de mal à personne ?
Est-ce que j’ai besoin de l’avis d’autrui pour savoir ce que je veux vraiment ? Ai-je besoin de l’avis d’autrui pour savoir si j’ai aimé un plat, un film, un lieu, ou choisir un vêtement ?
Si j’aime être avec des personnes que j’apprécie, j’aime aussi pouvoir être seul notamment pour réfléchir, créer, inventer… et j’ai besoin de pouvoir le faire au moment où je le souhaite.
Et puis surtout, je ne contrôle pas les perceptions des autres. Je ne peux que tenter d’incarner la façon dont j’aimerais que les autres agissent, pas les transformer… Je revendique ma liberté, je dois donc accepter la liberté des autres.
Dans mon exigence intérieure, l’éthique, il y a cette ligne de conduite qui me guide, ma fameuse boussole.

Chaque branche de cette boussole comporte une part d’interactions mais son centre, son axe central, s’incarne dans les valeurs qui me guident : respect de la dignité (la mienne, celle d’autrui), refus de la compétition et de la violence, promotion de la coopération, attention à l’impact de mes choix de vie sur le Monde et le vivant… Ces valeurs étant posées non comme une doxa mais un cheminement. Ce cheminement est singulier, c’est par lui que je donne du sens à ce que j’essaie. Il me faut oser sortir parfois du cadre conformiste pour pouvoir m’intéresser vraiment à ce qui m’élève, m’épanouit, m’ouvre des horizons nouveaux.
Et puisque je n’impose rien à personne, que personne ni rien ne m’appartient hormis mes pensées, mes créations… alors ce que je fais, dès lors que ça n’engage que moi, ne suppose l’accord de personne.

Un mot en retour ?