On m’a demandé l’autre jour pourquoi j’écris. Comme c’est une activité « naturelle » ou en tout cas habituelle et nécessaire pour moi, je croyais gamin que tout le monde faisait pareil. Je dis souvent que je suis écriveur. Il me semble que nombre de personnes se privent de la possibilité d’écrire ou n’osent pas. Pourtant tout le monde devrait pouvoir le faire, comme chanter. Parce que c’est une liberté émancipatrice.
Devenir écrivain et auteur à succès ?
Des auteurs célèbres se compromettent en participant à des académies censées faire des auteurs ou autrices à succès. On y prodigue conseils et recettes. Il faut avoir les moyens de s’offrir ces pseudos formations.
Passons sur la notion de succès, passons sur le fait qu’aucun grand auteur célèbre n’est jamais passé par une telle école… Il faut rappeler que ce sont des entreprises commerciales. Elles ne valent guère mieux que ces « maisons » qui vous proposent de vous auto-éditer avec des contrats souvent problématiques.
J’ai vu l’une de mes proches, qui d’ailleurs avait écrit un texte intéressant en faire les frais.
Il se publie des tas de choses intéressantes mais très peu d’écrivains vivent de leur plume. Certains grands succès sont des produits avant d’être des œuvres, ils sont appuyés par la publicité et tout ce qui l’accompagne dans le monde médiatique… Ce n’est pas pour rien que Léo Ferré avait installé chez lui une petite imprimerie !
Écrire un livre ou plusieurs est une chose, se faire éditer en étant respecté en est une autre. Un livre se travaille, se retravaille mais à mains égards les dés sont pipés.
Loin de moi l’idée de vouloir décourager les vocations, mais il faut beaucoup de chance et le talent n’est pas le premier argument…
Je pense que celle ou celui qui veut écrire un roman notamment, qui a plusieurs essais sous le coude, va s’engager dans cette voie avec courage, creusant son sillon et en mesurera vite les difficultés. Le travail et l’engagement personnel que cela suppose, le retour difficile à anticiper… c’est lourd et complexe. Ce n’est pas pour rien que l’on parle des « épreuves » d’un roman.
Mais mon propos ne s’adresse pas à celles et ceux qui espèrent publier même si je crois très intéressant qu’au sein des familles ou des petits groupes on puisse inventer et partager des histoires, des récits, des biographies… Il y a de la mémoire familiale qui se perd quand on ne note rien.
Pour une écriture quotidienne et populaire
On a inventé les académies non pour démocratiser l’appropriation de l’écrit mais pour en réserver l’accès et l’usage à une élite. Le commerce de l’Édition est aussi affaire politique. Il suffit de regarder qui s’accapare aujourd’hui les grandes maisons…
L’écriture peut-être vue comme un art mais elle est aussi et surtout un outil d’émancipation : ce n’est pas pour rien que la dictature censure vite la liberté d’écrire, partout, qu’en période de résistances ou d’oppositions (que ce soit à l’aristocratie, à l’envahisseur…), les écrits ont permis de diffuser de la pensée, de mobiliser les consciences…
Lire et écrire permettent d’apprendre, de comprendre et de partager. Plus que jamais.
Nous devrions promouvoir l’idée de développer les pratiques de l’écriture non seulement en milieu scolaire, mais tout au long de la vie, dans les familles, dans nos interactions amicales ou amoureuses, au travail… dans la rue et dans les espaces numériques !
On parle souvent de développer le goût de lire, je crois qu’il faudrait tout autant développer celui d’écrire.
Dès lors qu’une personne maîtrise les fondamentaux, elle dispose du pouvoir d’écrire et peut le développer.
Mille pratiques
Écrire pour soi, écrire pour projeter, se souvenir, partager des émotions ou des connaissances, imaginer, questionner, s’indigner, mobiliser… Il existe des pratiques anciennes à réactiver ou vivifier et des pratiques modernes drôlement intéressantes.
L’école qui devrait bannir la photocopie devrait se souvenir qu’on apprend et mémorise mieux ce que l’on a écrit à la main. Écrire aide à réguler. L’écriture permet de fixer sûrement les règles de vie, elle permet d’enregistrer les plaintes, de mettre à distance, de noter des émotions, de garder trace, communiquer, échanger… Il faut alors que l’école ne transforme pas l’activité écrite en pensum douloureux soumis à des règles pesantes. Il est possible de s’approprier les régularités de la langue sans culpabiliser personne. Observer, réfléchir, jouer avec la langue… Il faudrait apprendre à dépasser ce rapport triste et conformiste à la langue qui fait que plus on écrit, plus on risque de perdre des points. Apprendre à écrire la langue doit être joyeux et l’erreur jamais vue comme une faute ! Écrire aide à grandir et l’impertinence et l’humour aident à supporter bien des difficultés et même limiter la violence.
Si j’écrivais mes leçons, j’ai aimé très vite à l’école, pouvoir écrire des rédactions… mais surtout, le vrai bonheur était de pouvoir écrire librement à la maison : écrire des lettres, des histoires, un petit journal. Vers dix ans je crois, avec un copain on tirait des exemplaires à la « pierre humide » et au carbone. Cela s’est poursuivi ensuite.
Les élèves en classe ont toujours adoré écrire un journal…
Je n’ai jamais tenu de journal intime mais beaucoup y ont trouvé des ressources pour tenir et avancer. Il ne s’agit pas juste de se confier mais de pouvoir mettre à distance…
J’ai beaucoup écrit de lettres. Certaines et certains de mes proches en ont parfois conservé des boites entières. C’est une vraie perte cette disparition de la correspondance épistolaire. Même si on s’écrit parfois de longs mails ou des SMS, ce n’est pas la même chose. Le papier, l’encre, l’écriture… apportent une autre dimension. Est-ce à jamais perdu ?
J’ai souvent pratiqué les « petits messages écrits », que ce soit à l’ami, à la personne que l’on aime… des petits signes et traces qui touchent toujours.
On peut y ajouter les listes, les feuilles à questions, les feuilles de dialogue où l’on se parle par l’écrit comme dans un jeu d’attentes et d’attentions réciproques.
Le livre de raison d’antan, le cahier journal, réunissaient à côté des comptes ou des tâches à effectuer, des notations, des souvenirs à conserver. L’histoire familiale pouvait s’inscrire, les anniversaires étaient repérés, les événements racontés. Le bullet journal en est à sa façon l’héritier aujourd’hui. Il peut prendre des formes très artistiques ou poétiques.
Selon nos habitudes, les unes ou les autres tenons des petits carnets : celui des mots de passe (pas très malin), notations, poèmes, idées, trucs à faire… Il n’est pas toujours besoin d’allumer un ordinateur. Pouvoir se confronter à sa propre écriture reste singulier.
Certains s’expriment sur les réseaux sociaux. Il n’est pas aisé d’y avoir des échanges construits, nuancés, structurés et développés… La question de l’image de soi apparaît vite.
Écrire un blog ou un site personnel peut s’avérer enrichissant. Que l’on souhaite partager des compétences, exprimer un point de vue, des sentiments… La liberté est entière et des réseaux parfois informels peuvent se constituer… des liens se créent…
S’inviter soi
Sans formalisme, sans injonction, il me semble que chacune, chacun peut s’inviter à écrire. C’est d’abord affaire intime, personnelle… mais cela peut très vite permettre d’accrocher là un enfant, ailleurs un ami, la personne que l’on aime…
S’inviter soi à écrire, inviter l’autre… Il faut peu de choses et surtout s’éviter tout esprit critique malvenu.
Et je ne vous ai pas parlé du merveilleux art de la calligraphie ou des écritures inventées qui nous ouvrent encore d’autres portes…


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