Friedrich Hölderlin invitait à « habiter poétiquement le monde ». Pour vivre heureux en poésie, on se doit d’observer en quoi notre espace de vie permet d’y vivre justement en poésie. Ou en quoi il s’y oppose. Puisque je veux reprendre la main grâce au design de vie, je débute donc avec cette question. Comment observer son environnement pour mieux le designer ?
24 maisons
Depuis tout petit j’ai vécu dans 24 maisons. Certaines et certains s’installent et bougent peu, reprennent parfois la maison de famille.
Je n’ai jamais connu de maison de famille. Je n’ai jamais eu ce lieu central, vers lequel revenir, où j’irais passer les fêtes ou me ressourcer. C’est mon côté nomade. Mes parents furent hébergés ou locataires à l’étranger pour leur travail. Puis nous avons vécu dans des lieux divers. Ma mère ne fut jamais propriétaire. Je ne le suis pas.
Cela engage deux choses : les maisons ont été dans ma vie comme des rencontres, souvent associées à des étapes ou des chapitres. Je pourrais un jour raconter leur histoire. J’ai pu vivre dans des lieux très différents : grand appartement parisien des grands parents (mais traversé de nombreux habitants), vieilles maisons offertes aux courants d’air, appartement moderne au dernier étage d’une tour, petit deux pièces étroit, ou nid perché au dessus de la gare d’ Est, maisons plus bourgeoises avec chacune leur personnalité.
Je pourrais aussi parler des quartiers, des jardins… Certains lieux restent dans la mémoire attachés à des personnes avec lesquelles j’ai pu vivre ou d’autres à des métiers ou fonctions…
Chacune de ces locations était aussi reliée à un espace : une région, un milieu très urbain ou au contraire très rural. D’une certaine manière, j’ai toujours peu ou prou depuis tout petit, été « l’étranger »et si on me demande d’où je viens, je peux dire où je suis né, mais ça ne me caractérise pas spécialement. Je ne me sens pas de racines…
Les livres m’ont accompagné
Au long de cet espèce de périple, de lieu en lieu, de région en région, les meubles n’ont pas toujours été les mêmes. Quelques objets « souvenirs » se sont usés, ont été brisés, ont disparu. Le cœur permanent ou battant de chaque maison, celui qui m’a accompagné, c’est la bibliothèque. En son centre, se tiennent les livres venus de ma mère. Choix hétéroclite, je n’ai pas pu ou voulu tout garder. Des livres du temps de mon enfance, là aussi j’en ai laissé beaucoup. Des livres choisis plus tard ou offerts.
Cette bibliothèque qui a souvent marqué les gens de passage reste à la fois un marqueur fort, un poids, l’objet de dilemmes entre ce que je choisis de garder ou ce que je décide de donner, laisser… Elle est à la fois ressource vers laquelle j’aime me tourner et peut me donner le sentiment de me piéger.
Maintenant
Après un déménagement un peu fou malgré son ultra-préparation, je me suis projeté librement et sciemment dans une région dont je n’avais été que le visiteur. Une rupture avec le passé mais une sorte de coup de foudre amoureux qui ne se dément pas deux ans après.
À deux pas de Villefranche de Rouergue, là où Colette Magny rendit son dernier souffle, je vis dans une maison « perdue » où l’on ne se dérange pas entre voisins, où l’on croise des chevreuils, des lièvres énormes, des coqs faisans…

Je vis dans la vallée, à deux pas du Lot, rivière qui ne cesse de m’inspirer. C’est un haut lieu de poésie. Il n’y a pas à chercher longtemps pour être saisi par la beauté des lieux.

La maison doit dater des années 90. Sur un seul plan, très lumineuse, elle a la particularité d’être très ouverte sur le jardin. Lorsque j’écris ces lignes, si je lève la tête, je vois la prairie (plus prairie que pelouse), le causse au fond qui domine, les haies, les toits du voisin…
C’est une petite maison au regard d’autres ici, mais qui me permet de disposer de pièces dévolues à chaque usage…
Sa configuration est simple, elle est accueillante. Grandes baies vitrées, cheminée, terrasse, mais pas de luxe ostentatoire. C’est un lieu où je me sens bien aujourd’hui, propice à l’écriture et qui invite aussi au mouvement, à l’exploration, la nature n’est pas loin.
Mener une observation sensible
Quand on s’installe quelque part, on compose entre un espace donné, une sorte de partition obligée et à moins de changer à chaque fois de mobilier, on transpose peu ou prou ce que l’on faisait ailleurs, en adaptant, en cherchant le meilleur compromis…
Se mêlent des question d’ergonomie, d’habitudes…
Parfois il faut relire l’espace au bout d’un moment… on découvre que l’on peut imaginer d’autres approches, d’autres façons de ranger, d’organiser, de favoriser la fluidité…
Revisiter les lieux
Il faut se retenir d’agir trop vite.
Effectuer une cartographie des lieux
- la maison, le jardin et ses cabanes…
- inventorier les espaces
- repérer les usages des lieux
- certains de ces usages peuvent évoluer selon les saisons ou les visites
- par exemple la chambre d’amis, peut me servir pour faire sécher le linge… ou les noix !
- certains de ces usages peuvent évoluer selon les saisons ou les visites
Examiner l’usage réel que j’ai des lieux et des espaces
- où je me trouve pour faire quoi ?
- repérer ce qui est aligné : utilité, plaisir… facilité d’usage
- repérer ce qui coince d’un point de vue pratique ou ergonomique
Noter mon ressenti
- d’abord personnel avant de penser regard d’autrui
- quelle énergie cela renvoie ?
- en quoi tel lieu est aidant tandis qu’un autre ou son organisation pèsent ?
- quel impact sur mes propres activités, ce que cela valorise ou non ?
- est-ce qu’il y a des choses ou activités vers lesquelles je me tourne facilement ?
- est-ce qu’il y a des choses ou activités que je néglige, oublie, délaisse ?
Peut-être ne faut-il pas passer trop vite à l’analyse, mais être surtout sur le ressenti avant d’envisager une réflexion plus fine qui permettra d’engager une « planification » (mais je n’aime pas trop ce terme), en tout cas de lister des points qui devraient évoluer dans un but précis… Après, je pourrai passer à l’action et expérimenter en voyant si tel ou tel choix apporte vraiment… Il faudra ajuster ensuite… en pensant notamment à l’impact des saisons qui jouent beaucoup ici.

Un mot en retour ?