C’est visible depuis son anniversaire. La courbe de l’énergie qui descend doucement, les parties de balles plus symboliques qu’autre chose et surtout ces chutes imprévisibles.
Pas le cœur de chanter
Impossible de chanter comme prévu ce soir, assis au piano, à côté de lui, allongé sur le tapis avec son harnais et surtout la balle, une de ses balles fétiches, tout près. Il dort tranquille et la chatte est dans le fauteuil, proche…
Ce matin, nous sommes allés à près de une heure trente d’ici, pour sa séance de physiologie. Laser pour le soulager et ce tapis mécanique étonnant pour travailler l’équilibre. Il se laisse faire et proteste peu.
Il lui arrive de pleurer pour que je vienne lorsqu’il ne parvient pas à se relever. Mais lorsqu’il tombe sur le côté, probablement à cause de la myélopathie dégénérative ou peut-être une tumeur qui progresse, il reste, sans se plaindre, sans réagir, attendant juste mon secours.
Il tombe pour rien, un courant d’air, un caillou de travers, cette coordination qui lui échappe, l’équilibre qui manque.
Et tout à l’heure,il a réussi à tomber tout seul dans le jardin, derrière la maison, ayant sûrement glissé dans les feuilles mortes… il est tombé dans une sorte de talus. Il ne pleurait pas. Je suis passé au moins trois fois devant lui avant de le trouver… Il était immobile, attendant, muet, sans se plaindre. Comme pour me montrer comment il sera le jour venu.
Il s’est laissé relever et puis, à peine plus tard, il est venu me chercher avec sa balle : « — Il faut jouer ! c’est très urgent ! »
Résilience, Boris !
Jouer dans la nuit, jouer sans lancer, jouer maintenant en faisant juste rouler la balle, juste pour faire semblant de te la prendre et surtout que tu gagnes. Jouer parce que tu as cette passion, cette addiction. Jouer en souvenir de cette époque où tu fonçais vif comme l’éclair jusqu’au bout de la prairie en Bretagne. Tu bondissais au niveau de mon épaule, tu sautais par dessus les talus, franchissais les fossés. Dans les Alpes, tu plongeais dans la neige, déboulait à une vitesse de fou. Plus tard tu as sauté dans les vagues de l’Océan, plein d’énergie et de joie.
Alors on a joué.
Puis nous sommes rentrés et si je change de pièce tu me suis.
Et tu t’es endormi, soudainement.
Et cette nuit probablement, tu remueras vers deux ou trois heures, il faudra sortir. Petit tour avec le hululement des chouettes sous la lune.
Il y a tant d’humains qui souffrent dans leur coin, qui n’ont pas le quart des soins que je lui donne. Mais je ne peux et ne veux lui refuser aucun soin raisonnable. Il faut alléger les douleurs.
Galou décline et dans cet écrit maladroit, avec ma fatigue, je le tutoie comme s’il pouvait me lire. Mais il me lit. Il me lit de A à Z. Nous ne nous cachons rien.
Il sait que je ne le laisserai pas souffrir. Pas plus que je ne me laisserai souffrir le moment venu. Et c’est parce que nous aimons la vie que nous la voulons digne et sans martyr inutile.
Demain il devrait faire beau. Même si la promenade sera courte, je crois bien que je le conduirai sur le causse, cet espace qu’il adore, plein d’odeurs d’animaux sauvages, avec cet horizon, cet espace traversé par le chemin de Compostelle que nous avons souvent contemplé ensemble.
Un mois, six mois, deux ans, autant que tu voudras… Mais quand même, tu déclines mon vieux.
Ça n’enlève rien à l’amour que nous nous portons. C’est une lapalissade. Je n’en connais pas de plus pur. Et je sais ce que je te dois.
Moi aussi je décline.


Un mot en retour ?