Semaine de rentrée oblige, chaque jour un portrait d’enfant est proposé. Le prénom ou les éléments permettant d’identifier les personnes ont été modifiés mais chaque histoire est réelle même si elle est rangée côté fiction. Ces enfants, je les ai rencontrés au cours de ma vie professionnelle. Voici Assa, le roi des mathématiques.
Rue de la misère
Je ne sais pas ce qu’est devenu ce quartier de Paris. Nous venions de changer de siècle. C’était la fin du règne de Jacques Chirac comme maire de la capitale. J’avais choisis cette école. Je savais qu’elle était en zone difficile. C’était peu de le dire. Il y avait celles et ceux qui vivaient dans les tours et d’autres dans des squats où ils cohabitaient avec les rats. Il y avait celles et ceux qui avaient « la chance » de manger à la cantine et celles et ceux qui devaient se contenter d’un paquet de chips à midi. Outre la boulangerie au coin, les dealers étaient les seuls commerçants ayant littéralement pignon sur rue. Menant un jour un travail sur les langues parlées à la maison, nous en avions trouvé je crois, trente trois différentes. Dans cette école, à l’époque, on enseignait l’arabe à raison de cinq heures par semaine. Ces heures se prenaient sur l’emploi du temps habituel et étaient assurées par des enseignants venus de Tunisie, d’Algérie et du Maroc. Sous prétexte d’inclure et de reconnaitre la culture d’origine, on privait ces enfants du temps nécessaire à l’apprentissage de la langue française. Les enfants dont les parents étaient originaires du Maghreb se moquaient du « mauvais arabe » que parlaient les copains d’Afrique subsaharienne pour lesquels cette langue était celle de la religion. Les frères musulmans déployaient leur ombre sur le quartier. La violence explosait dans la cour de façon de façon imprévisible. Il faudrait un livre entier pour raconter et beaucoup de calme pour présenter les choses de façon nuancée tant on se trouvait dans un autre monde.
La classe était composée d’écorchés vifs qui se connaissaient souvent depuis longtemps mais aussi de certains arrivés depuis peu. Leur univers parisien se limitait au boulevard Stalingrad qu’ils ne franchissaient jamais. Ils connaissaient mieux Aubervilliers. Nous étions au cours moyen deuxième année. Quelques uns avaient de « l’ancienneté ». Le bâtiment était laid à mourir, mal entretenu, les fenêtres nous assommaient si on tentait de les ouvrir. La peinture s’écaillait. Et malgré tout, les enfants aimaient l’école et ne la manquaient pas.
Assa
Ce que l’on m’avait dit de lui, d’autres maitresses, ses copains, n’était guère flatteur. Silhouette élancée, grand, vif, musclé, adultes et enfants le craignaient. Il n’hésitait pas à jouer des poings. Connu pour être dur, pour être violent et chercher la bagarre…
Au tout début de l’année, éructant, en sueur, sur une sombre histoire, il avait voulu monter à l’étage « tuer un camarade » disait-il. Je l’avais retenu, quitte à fermer la porte, aussi apaisant et ferme que possible, il était fort. Je me souviens de son regard qui s’accrochait au mien passant de la colère, à la défiance puis au désespoir mais trouvant peut-être assez de ressources dans le mien pour rejoindre sa place et se contenir. Assa n’était pas un ange mais il savait que je voyais sa souffrance et que je le respectais. Alors, il m’a toujours respecté et plus tard, nous avons même pu rire et plaisanter ensemble.
Le problème de mathématiques
Assa écrivait peu. Il n’aimait pas la grammaire. Il était pourtant parfaitement connecté à ce que nous faisions.
Il y eut ce jour où je venais d’écrire l’énoncé d’un problème de mathématiques au tableau. Ses camarades n’avaient pas terminé de le recopier. Je n’avais pas encore eu le temps de donner des explications ou de répondre aux questions. Assa, à moitié renversé sur sa chaise, n’ayant encore rien écrit, cria presque quelque chose. C’était la réponse du problème. Je ne compris pas tout de suite. Il répéta, bien fort, un peu dans la provocation. Les filles le regardaient du coin de l’œil désapprouvant sa conduite et se demandant comment j’allais réagir.
En réalité, j’étais en train de vérifier les chiffres avec ma calculette électronique. Il avait trouvé la bonne réponse. Sans même poser une opération.
Il fallut me rendre à l’évidence, Assa était plus que doué en maths.
La période qui suivit confirma qu’il surpassait largement ses camarades. Sans effort, avec désinvolture presque, il trouvait les réponses aux problèmes de maths. S’il était plus difficile de lui faire rédiger un texte et expliciter son raisonnement, c’était incontestable. Je le fis passer par des schématisations, je lui donnais du grain à moudre en lui proposant des énoncés plus complexes et il s’y coltinait volontiers. Brillant.
La convocation
J’avais demandé à voir ses parents. Dans cette école, il fallait souvent s’y prendre à plusieurs fois avant de pouvoir rencontrer les parents. D’ailleurs je ne les ai jamais vus. C’est sa sœur ainée qui se présenta. C’était une jeune femme d’une grande beauté, probablement une étudiante. Je me souviens de son apparence soignée. Elle m’expliqua que ses parents ne comprenaient pas le français. Assa avait pris place à ses côtés et semblait ne pas en mener large. Mais sa sœur se montrait terriblement inquiète. Elle commença par s’excuser.
— Nous sommes terriblement désolés, il sera puni. Qu’est-ce qu’il a encore fait de mal ?
J’expliquai que si j’avais demandé à rencontrer ses parents, ce n’était pas à cause de son comportement mais parce qu’Assa était très intelligent et même brillant en mathématiques.
Il fallut que j’argumente, que je détaille, que je prouve, que j’aille chercher le cahier de mathématiques.
Sa sœur semblait ne pas en revenir mais je vois encore les yeux d’Assa. Ce n’était pas qu’il était interloqué, ce n’était pas que le grand gaillard était sur le point de pleurer, c’était comme si mille images semblaient défiler dans son regard. Une sorte d’avalanche de sentiments mêlant doutes, craintes, espoirs… comme si sa vie défilait.
Sa sœur était presque désemparée. Jamais on n’avait tenu de propos positifs à propos d’Assa. Elle me remercia. J’expliquai que je n’y étais pour rien, que c’était lui qui savait mettre son intelligence en action et qu’il aurait besoin de soutien pour progresser, mieux écrire les solutions, peut-être mieux soigner ses cahiers et que nous allions l’y aider.
Assa était visiblement touché, un peu démuni aussi. Je ne l’ai jamais vu aussi fragile, comme s’il se révélait. Ils me remercièrent. Je les ai regardé partir dans le long couloir de l’école. Elle lui murmura quelque chose d’encourageant. Je ne sais pas ce qu’il répondit.
Le poids de l’intelligence
Ce dont je me souviens, c’est qu’il ne manifesta plus de violence en ma présence. S’il y avait un problème, il me suffisait d’attraper son regard. Il continua d’avancer en maths. Je lui glissais même des problèmes niveau « collège ». Le français restait difficile mais on s’appuyait sur les réussites en maths et il avait même appris à « conseiller » les copains qui n’avaient pas terminé leur travail.
La psychologue scolaire était submergée par mille urgences pour le voir.
L’année se déroula sans heurts. Je me souviens qu’il fut un allié actif lors de la classe de découverte. Il avait passé du temps à dessiner les bâtiments de la Saline Royale d’Arc et Senans dont il aimait visiblement l’architecture géométrique.
Je fis tout pour l’outiller et le préparer au collège. J’avais même glissé un mot au principal lequel un peu hautain m’avait dit qu’ils avaient eu mille problèmes avec un frère ainé. Je tentais de plaider la cause d’Assa mais je sentais bien qu’on prenait pour un naïf.
D’ailleurs, quelques semaines après la rentrée au collège qui était juste à côté de l’école, j’appris qu’Assa avait eu des jours d’exclusion : il était arrivé au collège avec un couteau dans son cartable.

Un mot en retour ?