Je ne suis pas fou des drapeaux, encore moins des journées dédiées à tel ou tel sujet… Du chemin a été parcouru. Mais les progrès restent si fragiles. Tant de personnes restent encore inquiétées dans leur droit d’aimer, dans leur droit d’être. Tant de personnes sont contraintes au secret, à la discrétion et restent dans la peur. Faudrait-il s’habituer, minimiser ?Il y a beaucoup à faire encore et du soutien à apporter…
Le 17 mai 1990
L’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie mentale à cette date là par l’Organisation Mondiale de la Santé. Si tard. J’avais presque trente ans.
En 1979, à mes 17 ans, lorsque je postulais pour entrer dans la fonction publique, le maire du village devait délivrer un « certificat de bonne moralité ». Les premiers logements que je louais, le bail stipulait que je devais en user « en bon père de famille ».
Tout était dit.
Jeunesse
Si dans ma famille la tolérance était de mise, la découverte ce fut dès le collège non seulement des agressions verbales surtout grivoises mais des agressions sexuelles directes. Car en réalité, l’homophobe adolescent avait l’insulte facile mais était débordé par ses propres pulsions. Une « mise à l’air » en sixième, les mains aux fesses, au sexe… les garçons qui voulaient m’entraîner dans un recoin, me poussaient contre un mur. Les « grands » de troisième qui le jour de mon arrivée en classe de cinquième, dans un petit collège, m’avaient demandé si j’allais être interne, parce que si oui, « on te passerait tous dessus »… Malgré la peur, je réussis notamment grâce au théâtre, à prendre ma place. Au lycée je me suis retrouvé seul garçon dans une classe littéraire…
À vingt-ans j’étais en couple… sans que cela ne suscite de commentaires.
J’ai cloisonné vie privée, vie professionnelle mais Paris que j’avais rejoint à la fin des années 80 permettait de vivre sa vie pourvu qu’on reste « prudent »…
Devenant cadre dans la fonction publique, je n’ai eu qu’une fois à répondre à un interrogatoire un peu appuyé et inquisiteur d’un très haut responsable. Je ne me suis pas exposé inutilement. Le « deal » c’était implicite, on « pouvait » si ça ne s’affichait pas…
Kendya
En pensant à cette journée, je me souviens d’une amie, perdue de vue depuis. J’ai connu Kendya au moment où elle commençait sa transition. Elle vivait dans un « quartier ». Sous l’apparence d’un « garçon » elle y évoluait dans le conformisme d’une tenue sportive. Mon appartement était pour elle un refuge. Après trois heures dans la salle de bains, sortait la jeune femme qu’elle était vraiment. Il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté entre nous. Une belle amitié. J’étais juste là pour lui permettre de faire escale avant d’aller dans la ville. J’ai beaucoup appris, compris… Quelle fille extraordinairement courageuse, surtout à l’époque où le sujet était totalement invisibilisé ou moqué !
L’inclusion ambiguë
Il y avait ces moments, dans la famille, avec des amis de la famille, où l’on m’accueillait ce qui était agréable mais en me présentant d’abord au travers de l’étiquette « gay » ou « homo »… un léger malaise pouvait me traverser, le sentiment d’être « l’homo de service », comme la preuve ou la caution qu’on était bien tolérant à la table où l’on m’accueillait…
J’ai travaillé un temps dans une administration « périphérique » de l’enseignement, où de la même façon j’entendis dire lors d’un déjeuner de façon « sympathique » qu’avec ma nomination l’équipe avait son « quota gay »…
J’avais bien vu l’intérêt qu’on trouvait à employer une personne supposée sans charge de famille et donc « très libre » pour consacrer son temps au travail…
Discrimination
Je n’ai connu qu’une seule fois un cas de discrimination avérée, au moment de louer un logement. C’était il y a dix ans, dans le très catholique village de Sainte Anne d’Auray avec sa statue du Pape, où je compris bien que louer à un couple d’hommes n’était pas envisageable pour la grenouille de bénitier qui passait sa maison à l’eau de Javel. Peu importe les revenus des candidats. La dame de l’agence très mal à l’aise pour répondre à mes questions, j’avais pu lui dire ma vérité, que je n’étais pas dupe, lui prier de transmettre… De là à perdre mon temps dans un procès. Dans tous les cas, il aurait été insupportable de louer à une propriétaire aussi réactionnaire…
Car à côté des agressions ouvertement violentes, persistent ces postures, ces façons d’agir plus insidieuses… Le garçon qui « oublie » de venir prendre la suite de la commande à la table du restaurant, les petites remarques en coin, les petites « pêches à l’info », les sous-entendus…
La situation est très contrastée, entre des jeunes qui se retrouvent encore mis dehors par des parents crétins, d’autres qui parviennent à s’assumer… Ces hommes que je vois notamment en province « avoir une double vie »…
Communauté ?
Si je me suis souvent retrouvé en « adelphité » dans nombre de combats, ma porte est toujours restée ouverte, je n’ai jamais voulu être renvoyé à une étiquette, une communauté… La dimension du « genre » d’une personne n’est qu’une composante dans la relation que je peux construire avec elle… en même temps, j’ai aimé dans ma vie affective pouvoir rencontrer des personnes d’origines sociales très diverses et que je n’aurais pas pu rencontrer de façon aussi proche si l’attirance et ce point commun n’avaient pas transcendé nos différences…
Gay et Facho ?
Dans ce monde où les références et les valeurs sont bousculées, je me suis par exemple toujours étonné de découvrir qu’on pouvait être gay et attiré par les idées d’extrême droite. C’est pour moi contradictoire et bien s’aveugler de penser qu’on pourrait donner prise à l’exclusion d’autrui sans risquer que cela revienne un jour en boomerang.
La preuve est que les régimes autoritaires restent majoritairement homophobes, transphobes…
La France a attendu 2022 pour interdire les thérapies de conversion ! C’était hier après-midi. Et beaucoup continuent de tenter de manipuler les esprits, de vouloir convaincre que ce ne serait qu’un passage ou que les préférences pourraient être influencées par un quelconque lobby…

Comme le disait ma mère à la fin de sa vie, alors qu’elle était aphasique et avait la parole souvent tranchée : « Fille ? Garçon ? Pas important. Aimer oui ! Important ! »
L’important c’est d’aimer, être aimé (« bonheur qui manque aux rois » disait Victor Hugo… qui me semble avoir été un sacré hétéro ou alors cachait vraiment son jeu…).

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