Une de mes tantes a retrouvé une étrange image du passé. Certes, c’est une photo qui vient de l’album de famille, elle évoque des souvenirs personnels. Mais je la trouve tout aussi amusante que surprenante dans sa composition. Elle est intéressante par ce qu’elle raconte, ce qu’elle suggère et la foultitude de questions qui demeurent.
9 personnages, 6 femmes, 3 enfants…
Au premier regard, je ne l’avais pas vu. Cet enfant juché en haut à droite dans l’ombre et qui observe le photographe mi intrigué, mi facétieux, imaginait-il être sur l’image, voulait-il y paraitre ?
Sous la ligne blanche du mur, cinq femmes debout. Ce qui frappe c’est là où va leur regard, convergeant en partie vers le petit trio central réunissant une jeune femme et deux petits garçons. Puis c’est la disparité des tenues, des coiffures. Du chignon à la coupe à la garçonne. De la tenue de jeune femme moderne à l’adolescente au pull large…
Les enfants sont en pantalon mais ceux ci ne descendent pas sous la cheville.
La vigne vierge qui recouvre le mur semble sèche et vide de feuillage. Tout le monde est en manches longues. C’est probablement l’hiver.
Que s’est-il passé ? Le petit garçon blond parait confier quelque chose à la jeune femme qui le retient ou lui intime peut-être de prendre la bonne position pour la photo. La plus jeune fille à la coupe garçonne, a posé sa main gauche sur la tête brune de l’autre enfant comme pour le rassurer aussi. Y-a-t-il eu dispute ?
Le jeune femme au chignon pose un regard débonnaire sur la scène. Le regard vide de sa voisine exprime-t-il de l’agacement, une exaspération ? Cela n’inquiète pas la jeune femme à côté d’elle qui sourit, les yeux presque plissés. Peut-être que c’est elle qui apprécie le plus le moment et l’idée d’être photographiée.
Il ressort malgré tout une impression de tristesse.
Le coin droit, en bas est curieusement occupé par une plante qui parait sèche.
Alors, je me demande, vu l’heure, si un flash n’a pas ébloui le groupe ajoutant une ambiance particulière à la scène.
Le mot est bien choisi. On attendrait presque que les personnages s’animent et se mettent à jouer comme au théâtre. Ce pourrait être le début d’une pièce. Je ne suis pas loin d’imaginer quelque chose… Inspirante image.
Hiver 1964 ? , à Téhéran
En croisant les éléments dont je dispose, cette photographie date probablement de l’hiver 64. C’était dans l’Iran de Reza Pahlavi qui ne s’était pas encore couronné empereur mais faisait déjà régner la terreur avec la Savak, sa sinistre police secrète.
Parmi ces jeunes femmes, quatre sont sœurs, trois mes tantes. À l’époque leur frère est resté en France. Une de leur sœur manque à l’appel. Peut-être s’occupe t’elle de la mienne, elle le faisait souvent débutant là sa vocation d’infirmière, ou peut-être était elle aussi en France, déjà en formation…
Cela l’image ne le dit pas.
Ce que je sais, c’est en tentant de raviver des souvenirs de petit garçon. Je me suis souvenu du prénom de la jeune femme en pantalon blanc.
Dans les souvenirs se croisent des faits, des ombres de souvenirs, un imaginaire reconstitué. La légende familiale réinterprétée.
Je suis le blondinet sur l’image. Pas trois ans. Ou tout juste. Celle qui me retient n’est pas ma mère, mais ma tante.
À cette époque là je commence à m’intéresser aux histoires, aux chansons, aux mots dans les livres. Bientôt j’apprendrai la sinistre vérité sur les adultes mais j’aurai la joie d’entrer dans les livres, très tôt.
On pourrait faire un jeu : trouvez la mère ! Pour se donner l’air sérieux quand elle allait enseigner à l’école française, elle portait un chignon. Comme la Reine. Notez la jupe sage, les bras dans le dos. Une façon de surveiller en retrait. Elle enseignait le français et peut-être l’anglais déjà.
Une famille française en Iran. C’était l’époque où les relations étaient bonnes entre les deux pays. Le pétrole avait légitimé l’envoi de mon grand-père géologue, chercheur et universitaire. Avec mes grands-parents, pratiquement toute la famille était venue vivre là quelques années.
C’était une vie connectée au réel mais néanmoins surtout nourrie de l’entre-soi où se retrouvaient les français aisés, les diplomates, les hommes d’affaires, les professeurs de l’école française et la haute bourgeoise ou la pseudo-noblesse persane. Rien de très glorieux : beaucoup de vodka, du caviar… et cet univers acheva de faire verser le couple de mes parents. Non pas une véritable débauche, mais la subversion de la posture de l’occidental, du colon… Les occidentaux avaient l’oreille et l’amitié du prince qui fut élevé en Suisse et parlait français. Le Général vint même en visite officielle.
Je ne sais pas qui a pris la photo : le géniteur ? le grand-père ? la tante dont je parlais ? Moins probable.
Qu’est devenu le petit garçon juché sur son mur ? Et le petit près de moi. Dans une rédaction je parlais d’un ami Kassim. Mais ce n’était peut-être pas lui. La jeune femme qui sourit, probablement sa mère, était chargée de l’entretien de la maison. Parce que oui, les expatriés avaient du personnel. Je n’en tire aucune fierté.
Curieuse image, j’en suis à fixer les chaussures.
Quel destin était déjà inscrit dans cette photo ? Le petit personnage en haut à droite, savait-il les drames qui allaient venir ? En était-il l’instigateur ou les pressentait-il ? Je le vois plus désarmé qu’autre chose.
Ne pas en dire plus. Suspendre le temps. La suite de l’Histoire. Belle pour certains. Et puis certaines se sont envolées nous laissant des bouts à commenter.
Ne croyez pas du tout que j’aime me plonger dans le passé.


Un mot en retour ?