Je parle souvent de « vivre heureux en poésie« . J’évoque cette forme de disponibilité au monde où il s’agit notamment de vivre pleinement l’instant présent. J’ai précisé ce qui pour moi définit une journée réussie. Pour ce centième texte où je parle de « changer de vie », me voici à la recherche de la fluidité. Cette cohérence, cet alignement, cette harmonie d’ensemble, conditions à trouver pour que ça « coule » dans le flow avec le bon flux, la bonne énergie.
Petites et grandes résistances
Il y a les accidents de la vie. Plus souvent prévisibles qu’on ne le pense. On dépasse une limite, on tire sur la corde. On pressent mais c’est déjà trop tard et ça arrive. Ça casse.
La rupture qui effraie casse un modèle. Il faudra reconstruire, ailleurs, autrement, sinon on prend le risque de buter à nouveau.
Nous allons à la mauvaise nouvelle, au scandale, au risque de nous trouver des excuses. On s’englue. Un lieu commun est de dire que le monde est incertain. Il me semble qu’il l’était tout autant tout au long de l’Histoire malgré les déterminismes. L’asservissement est incertitude si autrui décide pour moi. Aujourd’hui la mauvaise nouvelle et la société de la pseudo-information visent à nous placer sur le mode défensif. Ce mode ne permet pas de penser et d’agir sur les causes réelles de l’obstacle. Regardez notre art de créer une loi nouvelle pour chaque problème au lieu d’agir sur les causes.
Dans ce qui s’oppose dans notre quotidien le plus banal à la fluidité, ce sont comme des aspérités, grains de sable minuscules, ces mille détails encombrants. Ces temps perdus, ces « fenêtres surgissantes », ces distracteurs, ces broutilles mais aussi ces procédures, ces habitudes qu’on a cessé de questionner : si ça coince, pourquoi tu le fais ?
Il y a ce que l’on attend des autres et qui ne vient pas. Et pourquoi attends-tu ? Pourquoi tu t’installes dans la salle d’attente alors que tu n’as rendez-vous qu’avec toi-même et que tu peux y aller ?
La singerie qui consiste à s’agiter pour attirer l’attention n’apporte que le stress de la compétition. Ou bien, tu te plies pour plaire aux exigences d’autrui. Rien de fluide là dedans.
Nous nous laissons encombrer d’obligations fumeuses, nous laissons les autres penser à notre place. Ça peut être confortable.
Quand quelqu’un répond à la question de savoir si iel va bien, la réponse sera parfois « ça baigne ». On parle d’huile dans les rouages…
Des facilitateurs ?
Il y a l’analyse non culpabilisante des obstacles. Il faut repérer ce qui coince ou pourrait simplement être « disposé autrement ». Le fameux recul sur la vie tient parfois seulement à la façon d’orienter son regard sur les objets. Il faut « relire » son environnement comme ses façons de faire.
Lorsqu’on déménage on voit souvent une nouvelle vocation pour un meuble, ou un meuble de trop… Changer un aménagement transforme . La plus petite des maisons parle de notre manière de penser la fluidité des lieux par l’ergonomie, la circulation dans l’espace, ce qui accrochera nos sensations. La fluidité nous invite à penser ce qui est essentiel, nos besoins, en relation avec nos valeurs.
Il faut accepter de cesser de s’agripper à l’obstacle. Pour que ce soit fluide, il faut à la fois « se débarrasser » « laisser passer » et « se mettre en mouvement ».
Laisser passer, c’est à dire laisser entrer et sortir nos sensations, nos pensées, nos sentiments quitte à les transformer en expression.

Se penser rivière ?
La rivière est un tout fait de molécules, sensible aux changements du climat, à l’environnement, mais elle n’est jamais immobile. Elle peut se gonfler, déborder, s’assécher, varier sa vitesse, parfois se bloquer contre un barrage. Mais elle voyage. Elle circule. Elle apporte sa contribution à l’environnement.
Sans trop pousser la mémoire de l’eau, il y a ce dont on se souviendra. Après l’orage l’eau est sale, puis la terre retombe et elle retrouve sa transparence. Mais elle avance. Elle n’attend pas.
La fluidité est partout : l’espace, la bonne circulation dans une maison, un espace de travail, sur la route…
Dans notre corps : respirer avec fluidité est nécessaire, avoir une bonne circulation sanguine, boire de l’eau, manger des aliments qui favorisent un bon transit.
C’est ne pas s’arrêter aux relations comme aux aliments toxiques. On y fait du surplace, on se laisse définir par l’autre, on ne s’appartient plus. Les aigreurs d’estomac : nous achetons des médicaments pour les soigner alors qu’il suffirait de nous alimenter correctement.
La fluidité suppose de pouvoir se rendre disponible aux idées, aux rencontres sans se laisser prendre la nasse d’une doxa ou d’un dogme. Il faut parvenir à tisser des liens sincères mais qui soient libres.
Je n’interviens pas dans le choix des autres et je ne laisse personne m’empêcher d’être ce que je suis, ce que je veux, là où je veux avec qui. La fluidité suppose une éthique. Respect de soi, respect de l’autre. Le code de la route est fait pour ça en principe…
C’est presque une question d’hygiène de vie. Il faut aérer la maison !
Cela parait facile à dire : les responsabilités d’un parent, d’un aidant ou d’un maître d’animal domestique pourraient sembler des contraintes. Une prison pour certains. Ce que l’on négocie avec le réel c’est une cohérence d’ensemble et considérer l’autre dans sa pleine dignité et son droit à l’autonomie suppose que l’on n’inféodera pas sa propre liberté. Dans cette dimension, la coopération, l’entraide, l’adelphité doivent être actionnées comme des moteurs pour aller vers plus de fluidité pour chacune et chacun. J’aime découvrir ce que fait autrui. La rencontre, la découverte de l’autre, n’est jamais que la merveilleuse découverte d’une part inconnue, inattendue de soi qui ouvre vers de nouveaux espaces…
La différence de l’autre, c’est la révélation d’un inconnu en moi. C’est ce qui explique par exemple l’homophobie. L’homophobe refuse en l’autre ce qu’il craint de trouver en lui même. On peut transposer…
L’aversion, le ressentiment… ce sont quelques uns des obstacles à lever.
Nous pensons souvent nous protéger avec nos écluses, nos barrages, nos entraves, nos verrous… alors que nous ne faisons que nous enfermer. « C’est pas pour moi » disons-nous souvent. Que l’on se sente imposteur, pas légitime ou intimidé voire effrayé par la situation, il faut se comprendre et s’accompagner avec une certaine bonté pour se libérer de ces « empêcheurs » qui ne sont le plus souvent que dans notre tête…
La recherche de l’alignement
Est-ce que ça me va ? Est-ce que c’est bon pour moi ? Est-ce en cohérence avec ce que je veux être ? Encore une fois, il ne faut pas se laisser définir par autrui, un dogme… mais par ses valeurs et orienter ses choix par ses intentions…
La recherche de la fluidité n’est pas tout déréguler. Lâcher prise ne veut pas dire abandonner la maîtrise de soi. Je verrais plutôt la recherche d’une convergence, d’une cohérence, d’un alignement entre le corps, l’âme et l’esprit.
Sans pousser le débat du côté de la mystique ou de la théologie, il me semble que ma vie est fluide si mon corps reste assez alerte pour que mes perceptions me permettent de rester une personne agissante et capable de penser et choisir.
La recherche de fluidité c’est à la fois, comment je favorise cet alignement du bien être intérieur pour me mouvoir dans le monde, mais aussi prendre ma place dans le paysage en interaction avec autrui.
Maître à bord, je me rends compte que la fluidité suppose de « savoir laisser passer » mais aussi avoir une direction, non pas un objectif ou un but fermé, mais un chemin…
Il peut y avoir des croisements, des affluents, des confluents…
Pour que ma journée soit fluide, je la regarde avant de la vivre, puis je l’essaie, je régule, je découvre, je libère, je ne force pas le tempo mais je ne reste pas à marmonner ou alimenter une souffrance…
C’est vraiment une question de mouvement…
à suivre !

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