Je partage sur le site de nombreuses chansons que j’invente. Je n’ai jamais trouvé de motivation réelle à chanter sur une scène. Chanter fait pourtant partie de ma vie depuis gamin. Ça reste capital pour moi. Cette semaine est consacrée à la place de la chanson dans nos vies. Pas la chanson que l’on écoute, celle que l’on chante, que l’on invente. Et si vous chantiez en famille ? Car tout commence là, quand on est enfant. Et c’est une chance d’avoir une famille qui chante !
Famille triste,famille joyeuse
Je connus peu la branche paternelle. C’était une famille sèche où l’on ne chantait pas, sauf un oncle qui entonnait des bribes de « Lundi matin, l’empereur sa femme et le pt’it prince » sur son vélo. Un autre qui peut-être aurait eu des velléités adolescent, mais je ne l’entendis jamais. La radio n’offrait que le journal parlé que le grand-père écoutait debout religieusement avant de l’éteindre. Le dimanche, pendant le repas, il arrivait qu’on donne à écouter un trente-trois tour de musique classique en fond sonore. Il y avait une horloge à carillon qui sonnait interminablement les heures. C’était une maison sans chanson, triste à mourir, où l’on s’ennuyait.
Je suppose que ma mère me chantait des berceuses bébé. Elle avait appris le piano mais ne possédait qu’une flûte en bois qui lui venait de son père. Avec ses sœurs, son frère et leur mère, au temps des guides aussi, elle chantait beaucoup. Pas de la variété, mais le plus souvent des chansons anciennes, venues du patrimoine. Elle me transmit mille chansons de façon naturelle et très vite nous avons chanté ensemble. Petit garçon ma voix pouvait monter très haut. Elle se juxtaposait à la sienne et j’improvisais des « double voix » ou nous chantions en canon. Tout était prétexte pour nous retrouver et chanter. Ma petite sœur nous écoutait. Comme le langage lui était difficile, chanter juste était impossible pour elle. Mais ces chansons lui faisaient du bien. Je ne connais pas de souvenir plus doux que celui où nous étions tous les trois, sur le lit de la chambre maternelle. La flute nous accompagnait. Un des plus délicieux moments, c’était lorsque l’orage grondait fort et que nous chantions pour éloigner la peur. Sous la protection du chant, rien ne pouvait nous arriver.
Bien plus tard, lorsque l’aphasie tomba sur ma mère, ce sont les chansons et surtout les mélodies puis leurs paroles qui revinrent en premier.
Dans la famille maternelle tout le monde chantait. Même le grand-père, savant discret, pouvait terminer le repas à la cuisine par des chansons facétieuses ou égrillardes. Un des meilleurs moments était quand il chantait en regardant sa femme du coin de l’œil, guettant sa réprobation lorsqu’il nous interprétait « Ma femme est morte« .
Jean l'autre soir montant son escalier
Jean l'autre soir montant son escalier
Trouva sa femme étendue sur l'palier
Trouva sa femme étendue sur l'palier
Portier ! ma femme est morte
Venez venez vite pour la ramasser
Sans quoi j'la fous derrière la porte
Car c'était elle qui faisait le tapage à la maison
Maintenant, la poison, elle est morte !
Elle ne mettra plus d'eau dans mon verre
Le guenon, la poison, elle est morte ! ·.
Lui d’ordinaire si délicat, joueur de mandoline, pouvait pousser la provocation pour dégoûter mes cousines :
J'aime, la confiture du nez
Le miel des oreilles
La transpirations des pieds
Le crachas des vieilles
Si vous voulez m'en donner, je saurai bien les manger !
Mais à d'autres moments, les voix des deux grands parents s'unissaient et ils se montraient à nous délicieusement amoureux en osant un "Poussez l'escarpolette".
Ils n'étaient pas seuls à chanter, si la famille se réunissait et que mes tantes se retrouvaient autour de la grand-mère au piano, elles nous donnaient "Le prisonnier de la tour" de Francis Blanche et jouaient à plusieurs voix. Ma grand-mère chantait un peu fort, mais nous les gamins étions tellement épatés de les entendre. Ça nous en mettait plein les oreilles et le cœur.
Le répertoire ne manquait pas qui puisait tout à tour dans les chansons de scouts et de guides, dans les vieilles chansons françaises·.
Nous étions bien loin du karaoké et des variétés commerciales. Brassens, Barbara ou Moustaki s'écoutaient souvent, se chantaient moins.
Les mères et les tantes avaient été des enfants
Une très belle chose dans ces retrouvailles en chansons : nous les enfants, découvrions que mère et tantes avaient donc été des enfants et partageaient ensemble ce quelque chose qui nous reliait. Différentes, avec leur histoire propre, devant chacune s’affirmer dans une petite troupe comprenant cinq filles et un garçon, les chansons étaient une belle façon de se retrouver et gommer les difficultés de la vie.
Il arrivait que se joigne un gendre, une voix masculine… mais il ne fallait pas s’y tromper. Le chant et sa vigueur, c’était l’affaire des femmes. Je ne sais pas comment l’exprimer mieux, c’est en les entendant chanter, dans cette belle joie, qu’on ne pouvait être qu’épatés et devenir féministes.
Il y avait quelque chose qui vibrait dans l’air. Et qui vibre encore dans mes vieux souvenirs alors que la chorale est pour le moins dispersée…
Aujourd’hui chacun-e chante pour soi
De ce que je perçois aujourd’hui dans les familles, si parfois on a osé quelques berceuses, s’il arrive qu’un enfant rapporte une chanson de l’école – trop peu j’y reviendrai-, on dirait que chacune et chacun écoute « sa musique » de son côté.
Si l’adolescent-e de la famille chante, c’est avec un casque sur la tête, des chansons commerciales venues de sources numériques.
Beaucoup plus rarement, l’été, je croise encore des petits groupes « guitare autour du feu« , avec un djembé pas toujours retenu en prime… Il arrive que surgisse un couplet de Graeme Allwright.
Je ne sais pas, si comme mes copines de lycée, certain-es tiennent encore des cahiers où iels écrivent ou collent les paroles de chansons.
Dans les familles, j’ai l’impression que la relation à la chanson est « éclatée » en quelque sorte, qu’il n’y a pas ou plus de patrimoine commun.
Sûrement le monde bouge, avance, évolue… mais on dirait que les unes et les autres membres de la sphère familiale, se méconnaissent dans leurs chansons, qu’on ne sait plus se relier à ce patrimoine d’antan qui se transmettait de bouche à oreille et qui est parvenu à traverser les siècles, avec souvent des modifications mais une vraie richesse poétique et mélodique. Rien à voir au passage avec les chansons de banquet ou la vulgarité déprimante de cet amuseur télévisuel qui est venu abêtir la population avec des chansons sans nuance ni intérêt.
Je ne sais pas si les gens chantent autant sous la douche. Le walkman d’antan a développé « des pratiques solitaires » et même les fameux karaokés ou spectacles de télévision, ce n’est pas vraiment chanter ensemble, c’est chanter devant les autres, jouer à la star, c’est autre chose…
Chanter ensemble
Il faut se trouver un répertoire, oser de nouvelles habitudes, penser à inclure tout le monde… mais il ne faut point trop de cérémonie ou de préméditation. Évitons l’ambiance « photo de famille » obligée à la fin du repas. La chanson doit s’initier tranquille. Ce qui est bien ce sont les chansons à refrain où l’on peut accrocher des personnes tour à tour…
Chanter au coin du feu, chanter à la promenade, chanter le soir en été…
Il y a les chorales, les écoles… mais je crois que chanter ensemble à la maison c’est une façon de tisser des liens et de s’enrichir mutuellement… Pour chanter ensemble, il faut savoir écouter les autres, oser se lancer, apprendre à maîtriser son souffle, mémoriser… c’est un apprentissage joyeux, pas si difficile. Au fil du temps, chacune et chacun peut apporter des chansons.
Chanter ensemble n’impose ni de se raconter, ni de se conformer ou de rendre compte. C’est une façon de se retrouver « gratuitement », librement et de se centrer sur un moment partagé. C’est un des rares moments où l’on n’est pas obligé de se « dire » pour « communiquer ». C’est une belle illustration aussi de la coopération et de la bienveillance. Chacune, chacun peut prendre sa place.
Et si l’ado alors sort sa guitare et vient vous interpréter sa dernière création, écoutez-le, sans juger…
Les chansons sont nos trésors.
Un mot en retour ?