J’évoque souvent la boussole que j’utilise pour construire « une journée réussie » : apprendre, créer, partager et prendre soin. Une cinquième dimension, liée aux quatre axes, est à ne pas négliger. C’est la possibilité de vivre une chose nouvelle ou inattendue dans sa journée.
Retour sur la boussole

Petit rappel rapide autour de ce qu’est pour moi une journée réussie. La boussole se construit autour de valeurs essentiellement tenues pas l’idée que je me fais de la dignité de toute personne, du respect de la vie, d’une éthique qui suppose une capacité à me réguler notamment dans un cadre social.
À la fin de ma journée, je suis satisfait si j’ai pu apprendre même une petite chose. Apprendre c’est acquérir des connaissances par le savoir « savant » transmis ou conquis ou l’expérimentation empirique ou structurée. Ces connaissances vont faire évoluer mes représentations ou mes compétences. Peu importe le domaine. L’idéal étant bien sûr que je puisse fixer et solidifier mes connaissances pour qu’elles ne s’enfuient pas dans les limbes de la mémoire.
Créer c’est inventer quelque chose à partir de ce que je suis, de mes connaissances et mes compétences, des ressources présentes dans mon environnement. Tout domaine peut-être concerné pourvu que l’on puisse « apporter sa touche ». On verra un lien entre ma « cinquième dimension » et la possibilité que l’on se donne de créer, c’est à dire d’inventer, d’oser s’émanciper.
Partager tient dans la capacité de transmettre, d’échanger, communiquer et ça peut-être à partir de ses créations.
Prendre soin, c’est le « care » ou la « bienveillance », en lien avec les compétences éthiques, le respect d’autrui ou les valeurs de solidarité : je veille à ne pas me mettre en danger, ne pas mettre en danger autrui ou lui faire de mal et faire preuve si possible d’attention ou d’empathie.
Ces axes permettent de se trouver en action et de refuser une posture passive, attentiste ou dans la plainte.
Vivre une chose nouvelle ou inattendue dans sa journée
Ce sera peut-être le moment dont on se souviendra.
On peut vouloir provoquer une chose nouvelle, ce n’est pas forcément le plus aisé. On ne force pas l’inspiration. Celles et ceux qui écrivent de la poésie le savent bien : on se met rarement à sa table en disant, aujourd’hui de 14 heures à 15 heures, je vais écrire un poème. Il faut parfois des règles du jeu, pouvoir se placer dans les bonnes dispositions, être à l’écoute, ouvert. Mais si on force trop ça ne viendra pas…
L’inattendu peut naître de notre capacité à nous rendre disponible à la fois dans le flow de ce que nous faisons, plongé·e par exemple dans une activité de création ou a contrario dans un moment de « non-faire ». Cela peut venir encore par un enchaînement, une association d’idées, la surprise d’effets imprévus qu’on a pu voir grâce à ce mélange d’attention, de curiosité et de bonne distance ou de recul.
C’est la fameuse sérendipité qui permet de découvrir par un heureux hasard, une invention, une nouvelle connaissance ou une « révélation » vérifiable et reproductible : c’était sous nos yeux, on ne le voyait pas ou les circonstances ont crée les conditions permettant l’émergence d’un « phénomène »
Quand on espère la rencontre, même le hasard pur suppose qu’on ne regarde pas ses pieds. Terrible si on croise « l’amour de sa vie » sans le ou la voir. Il faut explorer, bouger, partir à la découverte.
Ma vie doit être structurée, notamment pour libérer ma pensée ou favoriser la persévérance, mais elle doit l’être pour permettre cette disponibilité, cette capacité d’improviser, d’accueillir, de voir et de réagir positivement.
Si je roule trop vite, je ne verrai jamais les chevreuils dans les sous-bois. Si je passe toujours par le même chemin, à la même heure, je me prive peut être d’une belle expérience ou si je passe par le même chemin, à la même heure, comme un enfant qui voit le détail, je dois repérer ce qui peut être la « surprise » du jour, donc me mettre en action.
Que va-t-il se passer aujourd’hui ?
Mon programme est prévu. Je peux le verrouiller intentionnellement : je suis fatigué, je ne suis pas disponible émotionnellement. C’est le « je n’ai envie de voir personne personne aujourd’hui ».
Mais je peux aussi sciemment laisser place à la nouveauté. Même minime. Et si je n’allais pas voir le même commerçant ? Si je prenais cet autre chemin pour me rendre à tel endroit ? Si je goûtais autre chose ? Si je me montrais curieux d’un auteur que je ne connais pas, d’une voix nouvelle ? Si je laissais se développer a discussion avec cette personne inconnue ?
Dans ce que j’imagine de ma journée en me levant le matin, quelle part je laisse pour qu’il se produise quelque chose à quoi je n’aurais pas pensé et qui va potentiellement apporter une saveur particulière ?
Les sensations, les émotions peuvent être concernées. Ce ne seront parfois que de petites touches sensibles, des nuances : un enfant qui chante accroupi devant la porte de son immeuble et toute la poésie du monde surgit. Il faut savoir prendre le temps de rester, regarder, s’attarder, écouter…
On me dira que cet inattendu peut ne pas être plaisant d’emblée. Un démarcheur vient me tenir la jambe, j’avais autre chose à faire. Suis-je capable de transformer ce moment en improvisant à bon escient, avec humour ou en ouvrant le dialogue surprenant même mon interlocuteur ?
J’explique que lorsque je pars en randonnée, j’aime bien me perdre « un peu ». C’est à dire ne pas avoir forcément un circuit balisé dès le départ. Il faut se réguler, ne pas se mettre inutilement en danger (le prendre soin doit rester là) mais il faut « oser » comme on dit « sortir des sentiers battus ».
Outre la rencontre avec soi, il y a celle avec son environnement, le vivant, les autres humains qui vont faire évoluer ce que l’on vit.
Certains ont peur de ça. Un raciste c’est quelqu’un qui a peur de se retrouver dans la différence de l’autre, transformé, singulier et semblable. Ceux qui mettent des verrous à leur pensée, les conservateurs, non contents de se priver de leur propre liberté vont bientôt s’en prendre à celle d’autrui. Accepter l’inattendu, la surprise, le « faire autrement » c’est autoriser la « révolution » en soi, non une révolution destructrice mais au contraire, une capacité à s’autoriser autrement.
Sans se stresser ou se soumettre à la question de façon enfantine, pouvoir repérer ce qui est arrivé d’inattendu dans sa journée, est aussi une façon de la saluer, de marquer sa gratitude.
Tout à l’heure un ami dont je n’avais pas eu de nouvelles depuis un moment, m’a appelé de façon inattendue et le plaisir de l’échange a visiblement été partagé. Un autre jour j’avais découvert par hasard les statues de Marc Petit dans Cahors et je me suis mis à les chercher dans la ville. Le spectacle Tout en vrac dont une photo illustre cet article m’a marqué pour son approche inattendue, la chevrette et son petit qui se sont arrêtés un moment au milieu de la route hier soir m’ont offert un moment incroyable, tout comme la lune cette nuit… Ce ne sont que quelques exemples auxquels on peut ajouter la rencontre étonnante de certaines personnes… Petits moments, parfois fugaces, ils seront souvent ceux que je vais me remémorer avant d’éteindre la lampe le soir…
Et vous que vous est-il arrivé d’inattendu aujourd’hui ?

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