J’aime vivre en pleine cambrousse, dans un hameau excentré. J’y suis bien et l’endroit est exceptionnel. Le calme, la vie animale, les paysages, j’ai la chance de profiter d’un site remarquable, la poésie est là, partout. Oui, on vit près de la nature et même en son cœur. Mais cela coûte aussi au quotidien dans un contexte où les infrastructures fragiles engendrent des difficultés. L’abandon n’est pas qu’un sentiment. Il nourrit le vote d’extrême droite et il a aussi certainement un impact écologique.
J’ai vécu à Paris, dans des villages, des petites villes. Dans les années soixante-dix, malgré la pente rude, le facteur montait le courrier chez ma grand-mère dans un village de 300 habitants. Le médecin venait à domicile. Il y avait des commerçants ambulants, il y avait une école et de petits commerces… mais aussi une décharge à ciel ouvert dans la rivière !
Des incohérences liées au découpage territorial.
Je vis en frontière du département. Ma commune est si petite qu’elle n’a ni école, ni commerce. Elle est pourtant vaste en superficie avec plusieurs hameaux, un kilométrage de routes conséquent.
De l’autre côté du pont, un bourg plus important anime la vie locale. Il est équipé des principaux services publics même si ceux-ci restent fragilisés. Une école, un collège, des commerces. Il ne serait pas incohérent qu’un regroupement de communes soit opéré…
D’ailleurs la commune relève du syndicat intercommunal du département voisin qui intervient notamment pour ce qui relève du traitement des ordures ménagères. De gros efforts ont été faits : tri sélectif, offre de composteurs. Un déchetterie permet de récupérer les gros déchets. Elle est malgré tout excentrée.
Un autre syndicat gère l’eau sur un secteur du même département.
La poste est « commandée » par le code postal.
L’accès aux soins doit presque se négocier. Je n’ai pas de médecin ici, j’ai réussi à trouver provisoirement un dentiste… mais parfois il faut faire deux heures de route.
De façon presque étonnante il y a la fibre quasiment partout. Un œil avisé observera que tout est resté aérien et que les boîtiers ont été agrippés sans vrai soin aux poteaux. Un coup de vent, une chute d’arbre, et il faut appeler les services. Ce ne sera pas aussi durable que le filaire du vieux téléphone d’antan.
Depuis que je suis là, l’électricité n’a connu que des micro-coupures.
Le train est à une demi-heure. La voie de chemin de fer locale a été déferrée pour être transformée en piste cyclable pour le tourisme.
Heureusement tout relève de la même région…
La bagnole obligatoire ou presque
Les gens roulent beaucoup ici : pour travailler, pour le quotidien. Je les vois faire facilement 100 km par jour. Ça va, ça vient, se lève tôt.
Dans mon département on peut rouler à 90 et dans l’autre à 80. En réalité nombre de routes tortueuses imposent de rouler à 70, moins parfois… Touristes, retraités, tracteurs énervent les habitués qui aiment foncer sur les routes qu’ils croient connaître et ce n’est pas sans conséquence.
Depuis peu, la collecte des ordures qui s’effectuait à 150 mètres de la maison, se fait maintenant à 1,5km. Difficile de se balader à pied sous la pluie avec son sac poubelle. Il faudrait que j’offre une petite remorque fermée au vélo.
Je dois aller chercher une lettre recommandée tout à l’heure. La poste est à 20 km. Juste pour l’aller. Enfin celle du code postal, car la plus proche est à 1,5 km ! On peut quand même s’étonner qu’à l’heure de la géolocalisation, on n’ait pas su inventer l’idée que c’est la poste la plus proche d’un domicile qui doit commander la distribution du courrier et non un pur découpage administratif.
Il y a des choses qu’on ne trouve pas dans les commerces locaux. Il est arrivé plusieurs fois que le livreur déclare forfait et contraigne à se rendre à la sous-préfecture ou au chef lieu de canton.
Plusieurs personnes prennent leur vélo, mais sur la distance pas facile à envisager quand il faut grimper sur le causse !
Il faut donc avoir le temps, il faut avoir la santé et une voiture toujours prête.
Les maisons vides
Tout ça est à mettre en regard des maisons vides. Certaines seront occupées l’été, d’autres sont délaissées. Y aurait-il une possibilité d’activité économique et de repeupler un département qui connut autrefois la surpopulation au point d’envoyer nombre de ses habitants comme « migrants » à Paris ?
Ce que nous voyons là traduit en réalité les mauvais choix de l’ère De Gaulle et Pompidou qui ont tout misé sur la ville et la bagnole. Derrière on n’a pas su promouvoir une agriculture locale, de petites industries à taille humaine… Il y eut pourtant une ère industrielle à l’époque minière dans le département mais rien de solide n’a suivi.
Une balance écologique pas simple à estimer
En réalité, en dialoguant et observant les voisins, le bilan écologique entre deux familles peut varier grandement :
- en fonction des transports et du nombre de kilomètres
- du mode de chauffage et de l’isolation des maisons
- d’un certain nombre de choix individuels (par exemple, je composte mes déchets alimentaires non carnés, je ne mange quasi pas de viande etc.)
Il y a peu de réflexions partagées sur ce sujet. La région agit plus ou moins pour les transports (un aller en train peu coûter 10 euros comme plus de 25), le réseau scolaire est fragilisé, le découpage administratif obsolète…
Il n’y a aucun accompagnement des citoyens pour les aider à avancer. Quelques rares initiatives de covoiturage par exemple sont difficiles à mettre en place. Le coût social pour l’aide à domicile va exploser.
On reste dans une approche encore très ponctuelle, sans vue systémique, sans projet global. Le tourisme tend à muséifier nombre de lieux ce qui a pour conséquence aussi de limiter leur vie réelle au long des saisons.
Percevant tout ça comme une forme d’abandon, les habitants font ce qu’ils peuvent, l’écologie n’est pas la vraie priorité et la moitié d’entre eux dans mon village, vote déjà pour l’extrême droite.

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