Conscients des dangers des réseaux sociaux ou de l’abus des écrans, les gouvernements commencent à mettre en place des restrictions d’âge. La mesure va vite trouver ses limites. Un changement de paradigme permettrait pourtant de reprendre la main. Produire plutôt que consommer, se responsabiliser et choisir ensuite comment partager ses contenus serait autrement plus constructif et formateur.
La restriction d’âge pose des problèmes
Il y a des problèmes techniques et de contrôle. Jusqu’à présent en France les réseaux sociaux étaient déjà interdits aux moins de treize ans…
La vérification de l’âge pose des problèmes techniques. Elle risque d’être contournable. Elle pose la question du niveau de responsabilité : si un enfant contourne la loi, qui sera responsable ? Ses parents ? La plateforme ? L’éventuel prête-nom qui aura laissé l’accès à son propre compte ou aidé à transgresser ?
Surtout, peut-on considérer qu’un adolescent non préparé à leur usage, pourra être lâché sur les réseaux sans risque le jour de ses 16 ans ?
Le chercheur Grégoire Borst a écrit là dessus pas mal de choses éclairantes posant notamment la question des algorithmes et souligne que la vie impose d’apprendre à se réguler.
J’avais évoqué l’idée qu’on ne se contentait pas d’une limite d’âge pour avoir le droit de conduire une voiture et qu’il fallait un permis ou une certification.
Apprendre à produire plutôt que consommer
Que fait une personne sur un réseau social ? Je ne parle pas ici du rôle des plateformes qui induisent la mise en avant de certains contenus. On est confronté à un flux vertical plus ou moins rapide, plus ou moins aléatoire. On scrolle, on like, on reposte, on commente dans le meilleur des cas. Parfois, on produit soi-même du contenu sans réfléchir toujours à ce que l’on produit ni à la façon dont cela pourra être diffusé.
Une fois le contenu partagé, on est influencé à son tour par le nombre de « likes », de « reposts » ou les commentaires. Sur ce site, seuls les commentaires sont partageables mais ils sont modérés.
Un grand nombre de contenus présents sur des réseaux comme Linkedin sont produits par l’intelligence artificielle. On perçoit vite les problèmes que cela pose tant sur leur qualité des ou la vérification de l’information, que leur « conformisme » surtout lorsque les IA se citeront elles-mêmes…
Ce que j’écris, plus ou moins habilement, je l’élabore avec ma propre pensée nourrie d’apprentissages. C’est autrement gratifiant que d’aller solliciter une machine pour faire à ma place et surtout c’est bien de l’échange d’humain à humain (même si des robots vont « lire » ce texte).
L’excuse du temps n’en est pas une. Prenons l’exemple des plats préparés du commerce. Ils font gagner du temps mais les produits transformés sont connus pour être néfastes sur la santé. Est-ce que je préfère cuisiner ma quiche lorraine avec mes produits maison ou celle avec adjuvants chimiques divers ?
Outre le plaisir, produire du contenu, qu’il s’agisse de texte, de son ou d’image, permet de mieux comprendre comment le contenu que l’on reçoit a été conçu.
Apprendre à produire du contenu va responsabiliser, développer l’esprit créatif et coopératif, inciter au partage. L’échange de qualité engendre une attention meilleure à l’autre. Mais cela suppose bien un apprentissage et forcément, on devrait alors pouvoir se tourner vers l’école.
Un espace internet personnel pour chaque jeune
Dès l’école, on pourrait imaginer un espace personnel pour chaque jeune.
Je ne sais pas ce qu’est devenue l’idée du portfolio personnel qui devait permettre à chaque jeune de déposer ses travaux artistiques et noter son parcours culturel. C’était un espace privé. Mais j’ai vu cela il y a quelques années et c’était prometteur.
Certains écoles ont tenté de façon plus ou moins développée, de créer des sites en faisant écrire les élèves. On se souvient bien en amont de la richesse des journaux scolaires et de l’imprimerie de la pédagogie Freinet. Un vrai moteur pour les apprentissages.
On pourrait très bien instituer l’idée que chaque jeune, très tôt, disposerait d’un espace numérique personnel avec possibilité de publier des contenus en apprenant à le faire.
Une partie pourrait être privée, une autre partageable…
Les CMS ou Système de Gestion de Contenus évitent aujourd’hui d’avoir à coder, mais je pense qu’on pourrait enseigner aussi à coder des feuilles de styles simples, parce qu’apprendre des rudiments de code permet de comprendre mieux comment ça fonctionne.
Qu’il s’agisse de l’éducation au respect d’autrui, de l’éducation au numérique, des compétences liées à l’écriture ou à l’expression de manière générale, on voit bien que nombre de domaines d’apprentissage pourraient être concernés.
Outre le rôle des adultes, le mentorat ou la mutualisation entre pairs, aideraient aussi à réfléchir à l’impact de ses contenus tant dans leur choix, leur mise en forme que leur qualité…
Faire que chaque citoyenne et citoyen puisse disposer de son espace numérique personnel, dans une perspective d’égalité et de reconnaissance du droit de chacune et chacun à l’expression pourrait être un beau projet.
Refaire du lien
Si chacune et chacun dispose d’un espace personnel, est responsabilisé sur la façon de produire des contenus créatifs et recevables, on change de logique.
Plutôt que de tenter de « faire le buzz », l’espace personnel devient un lieu d’expression, de réflexion et de rencontre. On peut alors renouer avec l’idée d’échanges, de correspondances.
Autrefois dans les écoles, je ne sais si ça se pratique encore, on produisait par exemple un journal scolaire qu’on envoyait aux correspondants dans une autre région. Nous partagions et confrontions des contenus qu’il s’agisse de la présentation du village, de la découverte d’un métier etc. Les idées ne manquaient pas.
J’imagine que des jeunes de différents âges trouveraient nombre de sujets à propos desquels s’exprimer, pas forcément « scolaires » au sens réducteur.
Trop souvent aujourd’hui un certain nombre de réseaux promeuvent soit des contenus où il s’agit de se mettre en avant plutôt que de mettre en avant des contenus, ou d’influencer autrui notamment dans une visée commerciale ou idéologique. Une autre approche permettrait d’éviter cette mise en compétition.
Aller vers des logiques fédérées
Alors oui, cela ne répond pas du tout à l’esprit des grandes plateformes commerciales dont le but est bien différent. Espérer les réguler risque d’être un leurre. Elles ont la puissance de l’argent, la manipulation des algorithmes et le recueil incessant de toutes nos données comme arme. On ne peut nier cette réalité mais on peut aussi développer des modèles alternatifs et les promouvoir. Le service public y retrouverait ses lettres de noblesse.
Qu’est ce que j’entends par logiques fédérées ?
Au lieu de plateformes commerciales où l’on viendrait consommer et poser notre propre contenu au risque de se les faire confisquer par la plateforme en question, au risque aussi de voir son contenu complètement ignoré, si chaque jeune puis chaque citoyen possède son propre espace numérique ( un site, un blog, un portfolio…) alors on peut créer « des points de rencontre » permettant de partager et d’échanger à propos de ces contenus.
Dans les faits ce que je dis là existe déjà !
Par exemple, ce site, public, peut-être trouvé via un moteur de recherche comme Google mais il produit un « flux » découvrable par toutes les instances du Fédiverse (les gens qui ont un compte sur Mastodon par exemple mais pas seulement).
Au lieu de tenter d’être dans ce flux infini et rapide du scroll, on tisse la toile.

On peut imaginer le marché du village où chacun expose son stand (son site). Il y a des échanges non seulement au niveau de chaque commerçant mais également tout autour. Si certaines places sont « meilleures », nous apprenons à retrouver ce qui nous plaît ou nous intéresse.
Certains supermarchés ne s’y sont pas trompés qui tentent de restituer cette ambiance… sauf qu’il n’y a qu’un seul commerçant.
Plutôt qu’une immense plateforme où tout le monde se perd et se trouve confronté à la triche des algorithmes, on privilégie des échanges de qualité, des cercles de discussion qui vont s’élargir mais par nos propres choix.
On perçoit que pourrait se dessiner un autre Internet (qui existe d’ailleurs et est né avec cette logique). Un Internet où chacune et chacun peut choisir de partager des contenus (et vers qui), en reste maître·sse, en est responsable et aurait appris à dialoguer dans le respect avec autrui.
C’est un choix de Société qui dépasserait la logique frileuse de l’interdit qui ne résout rien mais j’imagine que les jeunes pourraient très vite s’emparer joyeusement de cette possibilité.

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