Je ne me souviens pas bien des jours de rentrée quand j’étais élève. Les souvenirs de copains de classe sont plus forts, certains noms plus marquants. Souvenirs contrastés, parfois douloureux, parfois formidables. Mais où sont les copains d’avant ?
Très peu de souvenirs matériels
Il doit rester deux cahiers, une ou deux photos de classe et des photos individuelles. Là où je vois des personnes qui possèdent l’album complet des photos depuis leurs premières classes, le tout bien rangé et légendé, je n’ai rien de tel et je me demande même si nous ne les avons jamais eues ces photos.
Je n’y attachais pas d’importance et ma mère visiblement se fichait bien de ça. Peut-être même qu’elle ne les achetait jamais. Ce n’était pas une « mauvaise mère » même si elle n’avait aucune fibre maternelle, mais elle n’a jamais constitué d’albums de photos de ses enfants. Le père éloigné, nous avait beaucoup photographiés petits. Il reste très peu d’images. J’en ai perdu et sûrement jeté. C’est ainsi.
Longtemps, j’ai conservé un vieux cartable de cuir… Il doit rester quelques dessins. Mais presque rien.
Aucun souvenir des jours de rentrée
On raconte souvent aux enseignants, surtout aux débutants, qu’ils ne doivent pas rater leur premier jour de rentrée avec leur classe, que ce sera un jour déterminant pour les élèves comme pour eux.
En réalité, je ne me souviens pas vraiment des rentrées en tant que telles.
Il n’y a qu’un seul jour dont je me souvienne : je devais entrer au CM2. Pontoise se développait. Une nouvelle école venait d’être construite : alors que j’avais commencé ma scolarité dans l’ancienne école à Marcouville, on nous avait inscrits d’office dans la nouvelle. Nous, c’est à dire un petit groupe de copains victimes de la sectorisation. Cela nous avait fait quitter notre maître préféré, monsieur Z qui assurait les deux années de cours-moyen. Je me souviens de trois choses : il avait plu très fort. Quand il pleuvait, la maîtresse ne pouvait faire classe, l’eau faisait un vacarme incroyable sur le toit qui devait être métallique. L’inspecteur était venu, le jour même ou le lendemain. Je le vois encore avec son petit chapeau. Il nous avait demandé si nous voulions retourner dans notre ancienne école. « Oh, oui ! » avions-nous, répondu tous en chœur et avec enthousiasme. Une bêtise administrative avait fait qu’en créant la nouvelle école, on avait vidé la première de ses effectifs pour trop remplir la nouvelle. Nous avons rapidement retrouvé notre maître et ce fut sûrement la plus belle année.
Un parcours singulier
Retrouver mes copains d’avant est d’autant plus difficile que nous avons bougé.
La maternelle commença… à Téhéran, à l’école française. Je conserve deux souvenirs : celui d’avoir eu deux maîtresses, dont une qui parlait en anglais. C’était une classe bilingue. Je me souviens d’avoir été assis par terre et d’avoir le nez dans les jambes de ces dames. Et un deuxième, qu’on m’a raconté : je me suis échappé un jour de l’école et un monsieur m’a retrouvé dans la ville et conduit au commissariat local où j’ai répondu dit-on que « je n’avais pas de parents ». Un blondinet de trois ans et demi, ça devait dénoter dans la capitale persane. L’histoire aurait pu mal se terminer. Je crois que mes parents ont mal digéré à l’époque mes velléités d’être orphelin.
Je me souviens bien mieux de la grande-section à Paris, dans le seizième arrondissement s’il vous plaît. Honteux d’avoir pris un accent bizarre en Iran, je restais mutique mais j’imitais la maîtresse, madame G. avec son magnifique chignon ; je le faisais par subvocalisation. Je répétais tout ce qu’elle disait. J’étais en admiration. Elle s’en rendit compte. Comme du fait que je savais déjà lire. Cette dame était formidable, nous faisait faire des maquettes, jouer avec des personnages, utilisait des marottes.
Madame G. puis Monsieur Z. le maître de cours-moyen furent mes modèles et je pense à bien y regarder, qu’ils furent mes « maîtres formateurs » pour mes futures années d’enseignant.
De cette classe, je n’ai le souvenir que d’une Nathalie qui ne disait rien, restait assise par terre dans la cour. Je lui donnais la main. On restait comme ça. Longtemps.
Dispensé de cours-préparatoire, je commençais l’école élémentaire à Pontoise. Une école de garçons. Un premier jeune maître agressif et violent me fit déchanter, un deuxième « sévère mais juste » gérait sa classe avec toute une panoplie de bons points et d’images. Le troisième, Monsieur Z. , j’en ai déjà parlé sûrement : né en Algérie, revenu malgré lui en France, il nous impressionnait mais c’est avec lui que nous avons fait du sport pour la première fois, visité des expositions, écrit des textes, chanté. Il y eut de jolies amitiés. François A dont les parents étaient persans et d’autres qui venaient souvent à la maison surtout quand le cerisier gigantesque donnait ses fruits.
Le parcours fut éclaté ensuite : Marines un petit collège tout neuf où enseignait ma mère. J’y fis ma sixième. Rémi G et Jean-Michel B furent mes amis. Mais j’y fus aussi bien harcelé notamment par B. qui ressemblait furieusement au chef d’un parti d’extrême droite. Il m’avait craché au visage, fait une mise à l’air aussi. On ne parlait pas de harcèlement. Il fallait se débrouiller. J’étais le plus jeune parmi des lascars ruraux qui avaient parfois de l’ancienneté.
Je passais quelques mois dans un collège à Pontoise. Ce fut la catastrophe. J’y fus harcelé plus fort encore. Je vois encore V futur champion de judo, la haine sur son visage, les coups.
Je fis du refus scolaire. On m’exila en Haute-Provence, mais l’ambiance à Digne dans un vieux collège de centre ville était sinistre. Certains profs vraiment dingues. On me montra une coursive d’où s’était jeté un élève désespéré. Un groupe de troisièmes me coinça dans le foyer des élèves en me promettant de « me passer dessus » si j’étais interne, tandis que le surveillant général me gifla publiquement parce que je n’avais pas la blouse réglementaire. J’ignorais cette obligation. Ma grand-mère, maîtresse femme, obtint que ce grand type me fasse des excuses dans le bureau du principal. Cela ne suffit pas à me rassurer. Je passe encore d’autres choses… là aucune amitié dont je me souvienne à part cet ami assez protecteur qui n’évita des déboires. Je séchais puis finis par ne plus fréquenter le collège. J’eus le droit de rester chez mes grands-parents où j’appris beaucoup, notamment de mon grand-père qui m’enseigna ce qu’il avait vécu pendant la guerre. C’était l’instruction dans la famille en faisant semblant de suivre des cours par correspondance.
Retourner au collège inquiéta les adultes. Ce fut alors à Chateau-Arnoux et là, je fus sauvé par le théâtre. Le théâtre avec le comédien André Rousselet et son « Théâtre Demain » qui fut comme une révélation. Il intervenait en milieu scolaire. Bénédiction ! Je m’inscrivis à son atelier. Et puis, je lançais une troupe avec des copains. J’écrivais des pièces que nous allions jouer un peu partout. Aucun adulte ne se mêlait de nos affaires. C’est au théâtre que je dois d’avoir tenu tout au long du secondaire, lycée compris (à Sisteron).
Ce qui était formidable c’est qu’on nous permettait de répéter, d’aller jouer dans des salles, de monter nos projets en autonomie. J’avais réussi à convaincre huit à dix amis, des filles et des garçons. Nous répétions, je leur écrivais des rôles sur mesure, on jouait beaucoup, parfois devant des salles vides, mais parfois devant trois cents personnes. Au lycée on a beaucoup joué avec Xavier V, une sorte de Galabru en herbe qui poursuivit dans le spectacle. Je crois que l’épidémie l’a emporté. C’est le théâtre qui m’a poussé ensuite à devenir délégué, m’occuper du foyer des élèves, prendre une certaine assurance alors qu’en classe j’étais des plus discrets et m’ennuyais pas mal.
Tout au long de ce parcours scolaire, selon les professeurs que je rencontrais, j’investissais les matières littéraires, l’Histoire. Je n’ai jamais travaillé que ce qui m’intéressait et je ne sais pas si j’ai beaucoup travaillé. En réalité, je me suis débrouillé. Ma mère lisait beaucoup, nous discutions de tout et aisément. Mais elle ne s’intéressait pas vraiment à mes études. Je pense qu’elle n’a vu qu’une fois mon maître en élémentaire et est venue peut être une ou deux fois au collège. Jamais plus tard.
Je délaissais les mathématiques et le sport mais je parvins tout de même à décrocher une mention au bac.
Comme nous avons beaucoup déménagé, à une époque où il n’y avait que le téléphone fixe et le courrier pour échanger, j’ai gardé peu de liens avec les copains d’avant. Un ami de primaire, qui n’était pas dans ma classe, un autre du théâtre…
Traces
L’Internet fait que parfois je retombe sur telle ou tel. Cette fille dont j’étais amoureux (le sut-elle ?), Dominique, devenue architecte, le premier garçon qui me fit une déclaration en quatrième (la plus délicate des déclarations), d’autres qui n’étaient pas des proches, qui ont fait parfois des signes. Il arrive qu’on marque des personnes sans le percevoir.
Il reste quelque chose d’émietté. Bouger m’a enseigné beaucoup et en même temps n’a pas fixé des relations dans le temps. C’est aussi lié à l’histoire « familiale ».
J’ai pu échanger avec mon maître de CM avant sa disparition mais alors que j’étais déjà quinquagénaire. Il se souvenait de nous. Il nous avait bien cernés. Il avait suivi notre parcours et c’était amusant pour lui de voir que son élève était devenu inspecteur… J’ai enseigné en me souvenant de lui et aussi pour tenter d’être le maître que j’aurais aimé avoir comme élève, acceptant les différences, la singularité…
J’ai pu échanger avec un copain de collège dont les souvenirs de notre complicité restent vifs. Des années après, c’est épatant…
En jetant un œil indiscret à certains copains d’avant sur le site qui aide à retrouver les unes et les autres, j’ai vu que cette singularité, cette différence, celles et ceux que j’ai apprécié, l’ont souvent portée de leur côté… et je pense à eux, me demandant jusqu’où certaines et certains peuvent se souvenir…
Mais je ne suis pas du genre à m’enferrer dans la nostalgie !

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