Sa mère la tirait par le bras comme si l’enfant était fautive. Les gens commençaient à quitter le lieu d’observation et la petite fille avait déjà compris que l’éclipse était passée et qu’elle n’en verrait rien.
La mère grondait
Elle avait sûrement ses raisons pour avoir loupé le rendez-vous dont tout le monde parle depuis un moment. Mais tout dans ses gestes disait qu’elle était montée sur le causse avec sa fille pour qu’on ne dise pas qu’elle était une mauvaise mère. Elle savait très bien que c’était fini. C’était comme pour lui montrer ça. C’est fini.
Je prends le parti de l’enfant à cause de ses yeux et de l’envie évidente qu’elle avait de voir l’éclipse.
La femme tirait sa fille par le bras, sans amour, au bord de la violence, comme si la petite la faisait chier à vouloir voir cette éclipse. Elle était en colère et sa colère remontant à rebrousse poil les jeunes et les familles qui descendaient contents du moment, faisait comme une ronce épineuse en travers du chemin.
On s’écartait et la regardait dans un mélange d’inquiétude et de surprise, un peu comme lorsqu’on croise un chien furieux qui tire sa laisse. L’enfant se faisait tirer aux limites de déraper et tomber sur les pierres rondes, dans la poussière argileuse.
Il y avait cette lumière étrange, un peu violacée qui perdurait.
Le désarroi de la petite
Il était dans ses yeux. Plus douloureux qu’un train manqué. Ne pas avoir vu l’éclipse, ne pas être avec les autres, se retrouver le bras tiré dans la colère de sa mère comme si c’était elle la fautive. Petite, si petite dans sa petite robe. Huit ans ?
J’ai à peine croisé ses yeux, à peine pu lui envoyer un signal de soutien. Mais que lui dire ? L’éclipse était passée, sa mère était conne et elle devrait la supporter encore longtemps dans cette défaillance.
Elle était la petite fille qu’on exhibe dans ce ratage. Il aurait mieux valu rester cachée à la maison, à attendre que ça passe, à penser à la fête des autres comme un Noël interdit.
Peut-être bien que la mère avait ses raisons, ses souffrances et tout ça… Mais puisqu’elle était venue, faisant des kilomètres depuis le village, juste à la fin, comme pour appuyer sur cet échec, il y avait là quelque chose d’absolument consternant, de terrifiant et d’irréparable. Il aurait pu y avoir des paroles, un lot de consolation, je ne sais pas, une promesse de glace avec plein de Chantilly et de revoir mieux que personne l’éclipse à la télévision et des mots tendres.
Non, juste cette sorte d’arrachement, de mise à nu et j’imagine l’enfant croisant les autres enfants ravis, les groupes contents.
— C’est fini ?
— Oui fini, terminé, il fallait venir plus tôt au spectacle gratuit donné par dame Lune aux humains avec l’aimable participation du Soleil.
Contrastes

Toute fête à son revers. Les gens étaient montés nombreux sur le causse. C’est « mon lieu », ou plutôt « notre lieu » parce que je pense toujours à Galou. Un lieu magique et apaisant.
Il y avait les groupes de copains, les familles, les pères qui essayaient d’expliquer l’éclipse, les petits garçons qui posaient des questions en hochant de la tête, les mères qui relisaient dix fois les consignes d’utilisation des lunettes spéciales à voix haute pour se rassurer.
Ceux qui avaient leurs pliants, leurs couvertures, toute une installation.
Trop de femmes encore convoquées à la corvée domestique pendant que monsieur sortait doctement les lunettes de l’étui.
Mais quelque chose de reliant, où les gens étaient ensemble et devenaient beaux dans la magie du lieu.
Chaque fête a son exclu, celle ou celui qui manque le rendez-vous, qui ne sait pas comment on fait, qui ne se sent pas le courage, qui travaille.
La dernière j’avais un peu plus de 37 ans, la prochaine j’aurai 119 ans et il est donc raisonnable de penser que je la verrai. La petite fille aura grosso modo l’âge que j’ai aujourd’hui. Tu crois qu’elle arrivera à l’heure ?

Un mot en retour ?