Adelin – épisode 018


Adelin

·

6–8 minutes

Victor s’interroge à propos du cahier rouge, du chien et sa main saigne.

[retrouvez les épisodes précédents]

J’ai tout lu d’une traite. Toujours debout dans la chambre. Je n’ai pas bougé. Le cahier entre les mains. Je l’ai refermé et je le tiens fermé, serré, à deux mains. Je reste immobile. Empli de ce que je viens de lire, c’est après un long moment que les questions me traversent. Je ne comprends pas comment ce cahier est arrivé devant la porte de la chambre. Je ne comprends pas à quel moment il est arrivé et surtout qui l’a déposé ?

Surtout, je ne sais pas ce que je dois en faire, à qui en parler.

C’est un journal intime. Un journal intime ne se partage pas. Il dit des choses qui sont peut-être secrètes. Pourquoi me l’avoir apporté ? Que dois-je faire de ces révélations ?

J’ai cours dans la matinée, pas aux premières heureuses heureusement. Je m’approche du petit miroir accroché au mur. Il me renvoie une étrange image blafarde. Un peu troublée. J’ouvre grands les yeux et je grimace.

J’ai si peu dormi, il va falloir tenir en cours, se concentrer sera difficile. Les copains voulaient qu’on remette à jour certaines de nos notes. J’espère qu’il n’y aura pas trop de monde dans le train. Mes pensées sont confuses. J’ai un peu de temps pour me préparer, me faire un thé. Je mets le nez à la fenêtre la tasse trop brûlante entre les mains. Et je le vois, la langue pendante, assis comme prenant appui contre le mur derrière lui. Le chien. L’espèce de chien jaune de tout à l’heure. Je l’avais oublié. Incoroyable. Il est là. On dirait qu’il m’a suivi, maintenant il m’a vu et me fixe comme s’il m’attendait.

J’ouvre la fenêtre. Il ne fuit pas. Il se redresse sur ses pattes, les oreilles dressées. Attentif. D’en haut, il fait encore plus maigre. Je ne sais pas ce qu’il me prend, il y a des restes du repas. Je lui prépare une assiette. Je me demande s’il va aimer. Je me trouve ridicule à disposer le tout de façon élégante comme on le ferait pour un humain. Je descends les marches tout en me disant que ne me voyant plus, il aura fui. C’est tout le contraire. Il s’est approché de la porte de l’immeuble comme s’il avait deviné.

Je dépose l’assiette pour lui à quelques pas de la porte. Et je m’assois sur la marche d’accès. Il a compris. Mais il ne se précipite pas. Il s’approche, renifle. Puis il mange méthodiquement ce que j’ai disposé pour lui, avec une délicatesse qui m’étonne.

Aux questions sur le cahier, s’ajoutent maintenant les questions sur ce chien jaune. D’où vient-il ? Comment m’a-t-il retrouvé ? Pourquoi est-il là ?

Le chien jaune et le cahier rouge. Pour un peu j’aurais presque oublié la mèche. Pour une fois que je pense à autre chose. Quel drapeau curieux dans la tête !

Il y a quelque chose d’irréel. Si la fraîcheur matinale ne me rappelait pas à la réalité, comme la cicatrisation de ma main blessée qui me tire un peu, je croirais presque rêver.

Le chien a terminé et vidé l’assiette méthodiquement, elle est parfaitement propre. Il relève la gueule vers moi, s’approche, je me redresse à peine dans l’idée de le caresser. Il s’enfuit et disparaît par une ruelle. Et c’est idiot, je ressens sa peur et sa solitude parallèles à ma peur et à ma solitude.

Au pied de l’immeuble, dans la rue déserte, je reste un moment l’assiette entre les mains, espérant le retour du chien. Puis je remonte chez moi comme en mode automatique.

Je vais me préparer, me changer, me raser, ranger mes affaires.

Je pense au cahier, à Hélène qui doit dormir, à Adelin. J’imagine que Stéphane s’est levée. Elle doit être du genre à se lever tôt. Je n’ose pas imaginer qu’elle aurait elle-même apporté le cahier. J’essaie d’être rationnel. C’est peut-être la façon qu’Adelin a trouvé pour partager cette histoire. Il avait parlé de ce que sa mère écrivait sur lui. Alors tout en me lavant les dents, je pense aux réactions de Stéphane. Elle semble si ordonnée dans sa maison que je m’imagine qu’elle va se rendre compte de la disparition de son journal. Je me triture tellement le cerveau. Il me vient à l’esprit qu’elle va penser que c’est moi qui ai subtilisé le cahier. Je suis passé dans les chambres cette nuit. J’ai peut-être été vu par les parents. Je me demande même un moment si je ne dois pas m’en débarrasser, le jeter au hasard d’une poubelle en allant en cours. Puis je me dis que c’est ridicule puisque la personne qui me l’a apporté sait bien que je l’ai en ma possession.

Je n’arrive pas à me dépêtrer de tout ça. Je me sens pris au piège. Je ne vois pas à qui me confier. Surtout pas à Hélène. Je ne pense pas pouvoir trouver conseil auprès d’Octave, ni de Vincent ou de Pierre. Ils auraient du mal à comprendre toute cette histoire et je n’ai pas tellement envie de leur parler d’Adelin. Je ne sais pas pourquoi, je trouve que ça ne les regarde pas. Ils ne comprendraient pas.

Envahi de questions je ne peux m’en sortir qu’en pensant aux cours à la journée. Je prépare mes affaires avec soin. Ne rien oublier avec la fatigue. La trousse, les cartouches pour l’encre. Je suis un petit écolier. J’ai encore un peu de temps. Non pas tant que ça. Le cahier. Je ne peux pas le laisser là. Je le glisse dans mon cartable en cuir en prenant soin de le protéger, qu’il ne soit ni froissé ni écorné par mes dossiers, carnets et bouquins. Lourd cartable.

Une voix intérieure n’arrête pas de me dire de me reprendre, d’être rationnel, de ne pas me laisser envahir de questions. Et plus je me dis ça, plus je me sens envahi.

Comme pour faire diversion, je constate que le pansement de ma main a rougi. On dirait que je saigne à nouveau. Je n’ai rien ici pour refaire ce pansement. Je décide de passer à la pharmacie, je sais qu’elle ouvre tôt. Je n’y achète qu’un peu d’aspirine de temps à autre, mais je vois qui est la pharmacienne sous sa blouse blanche. Si ce n’est elle, son assistante pourra m’aider. Autant la patronne est imposante avec ses grosses lunettes et son immense poitrine, autant la préparatrice est timide, toujours presque pliée en deux sur le comptoir, penchée sur les ordonnances, ne fixant jamais le regard.

Je me décide, je me lance. Il me reste quelques billets. Elles devraient pouvoir m’aider.

— Comment vous êtes-vous fait ça ?

Dans la pharmacie tout semble propre et une odeur de chlore domine. Je dois être le premier client.

— Fabienne ! Vous allez refaire le pansement de monsieur s’il vous plaît, il ne pourra y arriver tout seul. Vous nettoyez bien et vous ne serrez pas trop.

Cette résolution me comble et m’éloigne de mes questions envahissantes. J’admirerais presque l’autorité quasi militaire de cette dame qui en temps normal me repousserait plutôt. Fabienne s’applique mais n’ose pas me regarder. Elle fait ça très bien, ne semble pas dégoutée par la vue de la plaie. Elle fait constater que c’est juste une petite entaille qui a saigné. La pharmacienne me félicite sur la couleur de mon sang rouge vif, bien oxygéné. Je ne savais pas qu’on pouvait analyser le sang à l’œil. Je me confonds en remerciements.

— Il a été sage ?

Je paye. Fabienne opine avec un petit sourire. Et voilà que la pharmacienne me tend une soucoupe avec des boules de gomme comme si j’étais un môme.

— Vous aussi Fabienne !

Et la pharmacienne termine de rafler ce qui reste de boules de gommes en les enfournant dans son énorme bouche. Je sors dans les rires et le tintement de la sonnette de la boutique.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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