Je me suis fait le coup de la panne


Isis sous la table pendant l'orage

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6–8 minutes

Ce titre est ambigu. Il n’empêche que je me suis laissé avoir comme un grand. On s’offre des émotions pour pas cher et si l’on se persuade d’être rationnel, on peut toujours se laisser piéger à ses propres biais. Je ris, mais…

Enfin de la pluie, enfin l’orage !

Tant attendu, espéré après une journée moite et lourde, l’orage annoncé par la météo en fin d’après midi jouait les stars et se faisait attendre.

Ici tout est sec et j’ai déjà raconté comment le causse roussit à vue d’œil. Je me demande quelle tête le jardin aura en automne. Il a si peu plu depuis des semaines.

L’orage est arrivé avec toute la mise en scène qu’il faut. Isis a beau en avoir vu pas mal au long de sa carrière, elle s’est réfugiée prudente à l’abri de la table, observant le danger avec inquiétude.

Il y avait eu un peu plus tôt une micro-coupure d’électricité, preuve de l’orage dans l’air. La bête ne s’est jamais approchée de la maison mais il faut dire qu’elle sait rouler ses tambours dans la vallée et gronder ce qu’il faut. On y voit toujours quelque chose de la colère divine.

Quand nous étions petits, avec ma mère, pour conjurer la peur, elle nous installait sur son lit dans les grands coussins et nous racontait plein d’histoires. Cela reste un des meilleurs moments avec ma sœur qui fait que nous avons toujours plutôt bien aimé les orages. À la différence d’une amie de ma mère qu’on avait retrouvée un jour tout au fond d’un placard, complètement tétanisée. Que c’était drôle !

Alors hier soir nous avons eu de la pluie, modeste mais résolue, pas des trombes, pas de tempête, quelques coups de tonnerre bien sentis et de beaux éclairs.

Et puis, alors qu’il faisait déjà nuit, coupure.

Aussi nette qu’imprévue, juste après un coup de tonnerre qui ne m’avait pas paru si proche.

Aucune lumière visible autour. Il faut dire que le quartier, c’est un hameau fait de quelques maisons éparses. Et tout le monde n’est pas forcément présent en cette période.

Un œil dans la pièce où habite le compteur. Linky ne clignotait plus alors je constatais doctement la panne d’électricité toujours plus désagréable lorsqu’il fait déjà nuit.

Le charme des bougies

Je ne suis pas depuis longtemps dans le coin. De temps à autre il y a des coupures, plus ou moins longues. Le serveur ne les aime guère et envoie un message automatique pour dire qu’on l’a coupé sans ménagement. Quand ça se rallume, on entend tout un tas de bruits en arrière plan.

Me voilà me résolvant à la patience, admirant le spectacle qui se poursuivait dehors.

La panne.

Il me restait quelques bougies. Je les alignais au garde à vous. C’est toujours joli.

Je venais d’avoir un ami au téléphone, ce qui n’est pas très bien dit-on pendant un orage et lui avais confié qu’outre la panne, il ne restait quasiment plus de batterie. Peu de temps après, le téléphone s’éteignit doucement me laissant seul avec ma conscience.

Nuit dans le noir

Une maison la nuit, par temps d’orage, avec seulement quelques bougies et une lampe de poche, prend forcément une autre figure. Impossible vraiment de lire, pas aisé de s’endormir. Et le courant ne revenait pas.

À quatre heures et demi Isis entreprenait de me pétrir vigoureusement la poitrine dans des roucoulements amoureux. Il faudra que je demande à son thérapeute si son attitude est vraiment normale et si elle n’opère pas sur moi un transfert affectif. Autant je concède de me lever tôt, autant dans une maison sans éclairage, il n’est pas aisé de se trouver des activités.

Je notais tout de même que je savais pas mal me débrouiller pour m’orienter dans la pénombre. Dans le noir, les formes parlent un autre langage, le tic-tac de l’horloge chante autrement et l’on entend des grincements auxquels on ne prête pas garde habituellement.

La panne durait donc et je m’inquiétais.

S’agissait-il d’une vaste panne sur la région ? Était-ce limité au village, au hameau peut-être ? Je me demandais à quelle heure EDF (ou ENEDIS maintenant) se rendrait compte, enverrait des équipes, d’où elles viendraient, s’il y avait eu ailleurs d’autres catastrophes…

Je commençais à penser au contenu du congélateur, au téléphone éteint…

L’aurore

À l’aurore la maison était toujours sans électricité. Ici, tout ou presque a besoin d’électricité. Pour cuisiner, pour l’eau chaude, se chauffer en partie… les volets sont électriques, les machines…

On en prend conscience quand c’est en panne. Nous voilà dépendants. Et bien entendu, moi si prompt à faire la morale, nouvellement arrivé, mais pas si nouvellement, je n’avais prévu aucun kit de secours : pas de radio à piles, pas de quoi faire chauffer de l’eau, pas assez de bougies et une piètre lampe.

Je décidais donc de me rendre de bon matin à la sous-préfecture ce qui permettrait en même temps de charger le téléphone en roulant. Vingt kilomètres à parcourir. Je partis tôt, les maisons autour étaient sombres. Je constatais tout de même que le village voisin lui avait retrouvé la lumière – s’il avait eu une panne-. Je repassais par la maison vérifier que ça n’était pas revenu puis filais.

Je ne me rendais pas compte qu’à huit heure trente tapantes, un troupeau de vieux avec charriots était déjà agglutiné devant la porte du supermarché comme s’il s’agissait d’un jour de soldes. On sentait leur impatience. Je les laisser filer devant et choisis ce qu’il me fallait afin d’être paré au cas où la panne dure.

Le petit ciné intérieur

Car en son soi, dans ce for intérieur, on ressasse et déroule les pires scénarios. Donc, si ce n’était pas réparé ce matin, ça risquait d’être grave. J’avais entendu parler à la radio de secteurs sans électricité pendant plusieurs jours.

La radio n’avait rien dit, les gens ne semblaient pas inquiets. Je rentrais chez moi.

Allô EDF ?

À mon retour la situation n’avait pas changé. Aucune lampe ne s’allumait. Je me dis que j’allais peut-être me manifester histoire de savoir s’il y avait des infos. L’application sur mon téléphone ne disait rien qu’un numéro à appeler en cas de souci.

Le monsieur fort gentil chercha et ne trouva aucune information pour mon adresse. Il se proposa d’appeler un service pour en savoir plus long et me demanda civilement de patienter. Je restais en attente sans musique. Je ne sais si c’est mieux ou pire que d’attendre avec certains refrains lancinants qui reviennent en boucle. L’attente commençait à se faire longue. Huit minutes déjà ?

Ma petite voix intérieure me disait, « forcément, s’ils mettent du temps à te répondre, c’est que c’est grave ».

Il y avait un truc qui en arrière plan me turlupinait : j’avais eu l’impression d’entendre la VMC fonctionner. Ce système fonctionnerait sur batterie ?

C’est alors que je revins vers la pièce du compteur, le téléphone toujours à l’oreille, guettant la voix de mon interlocuteur mais n’entendant que du « blanc ». Mes yeux parcouraient machinalement le tableau électrique dont je ne suis pas familier.

Un contacteur intitulé « Général – prises, éclairage » semblait abaissé. Je ne l’avais pas remarqué. Le compteur semblait éteint toutefois. Je le relevais à tout hasard.

La pièce s’alluma.


Donc, il n’y avait pas eu de panne. Pas réelle, juste une mise en sécurité. Donc il va falloir manger le contenu du petit congélateur qui a fondu (le contenu pas le congélateur) . Le monsieur d’EDF ne revenait pas. Je raccrochai lâchement dans un mélange de honte et de joie découvrant ce sentiment nouveau.

Ce même cerveau qui avait instillé le doute en évoquant la VMC, m’avait conduit devant le tableau électrique pour me sauver en me permettant de retrouver un peu de rationalité, c’était le même qui m’avait affolé de bêtises pendant l’orage, me laissant croire des choses fausses.

Métaphore ! Métaphore ! Combien de fois nous manipulons-nous nous-mêmes et nous laissons-nous ainsi abuser ?


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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