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Dans le train du matin ça sent l’eau de lavande. Lavande synthétique de Slovaquie en vente au petit supermarché du village dans son emballage bleu avec collée contre le flacon, une mini savonnette rose en cadeau promotion. Je la reconnais, j’ai failli l’acheter. Douze francs. J’ai failli seulement, je n’aurais pas supporté de me sentir.
En promotion également un assemblage de remugles de papier de magazines téloches à deux sous, de pâte à mâcher, de freins brûlés.
Le conducteur, casquette corporative renversée sur la tête, moustaches syndicales, a sûrement failli oublier qu’il devait s’arrêter à notre petite gare. C’est fréquent.
Seul un train sur trois s’arrête chez nous depuis quatre ou cinq ans et souvent le conducteur distrait omet les quatre ou cinq passagers grelottant à son attente sur le quai.
Exhalaison violente, mélange d’huile, de fer et de caoutchoucs brûlés.
La voiture de deuxième classe, celle de tête, que je préfère, reluque l’aigre du Skaï beige des sièges fatigués. Ce parfum-là tape au nez, la bouche se ferme instinctivement pour ingérer le moins d’air possible, il faut cependant respirer. Les fauteuils sont souvent balafrés de coups de couteau et recousus soigneusement, laissant de belles cicatrices de combat. Une fois sur trois, ils sont décorés de hiéroglyphes incompréhensibles, signes de reconnaissance pour d’obscures tribus qui vivent bien plus près de la capitale que nous. Nous sommes presque des paysans, plus provinciaux que banlieusards, émanation de la France profonde, déjà teintés de ruralité et pourtant à une heure seulement de Paris. Ce train sent déjà Paris. C’est pour ça que j’en exagère tout. Je suis un rural rustique attaché à ses herbages et ses ruisseaux.
Je trouve que tout pue ici et je deviens critique et caustique. Cette vieille peinturlurée a dû s’appliquer un désodorisant au pin pour toîlettes.! Je la reconnais, c’est la femme du médecin. Elle milite au parti fasciste. Tout le monde se connait dans les petites villes.
Je contemple affligé tous mes compagnons de voyage caractérisés chacun par une odeur forte comme s’il fallait s’affirmer par son odeur : huile de friture, après-rasage, vin mauvais… Tout se mêle.
Hommes et femmes blêmes, mornes et dans la norme d’un quotidien sans surprise. Indifférents, faussement ou non, le résultat est le même.
Celui qui sent l’éther, c’est ce gamin aux yeux vides, cernés, avec son pantalon de velours dont les côtes sont élimées. Est-ce qu’il le boit son éther, est-ce qu’il l’a seulement utilisé ce matin à des fins médicales ? Je déprime à le contempler.
Pour mettre un peu de fraîcheur, il y a là trois lycéennes, bavardes et rieuses. Leur joie de vivre contraste avec la sinistrose que tous ensemble nous affectons dans ce wagon traditionnel. Elles doivent être à peine plus jeunes qu’Hélène. Elles sont sûrement moins belles qu’Hélène, encore ne se prennent-elles pas pour des actrices, encore moins des stars en puissance, finalement leur charme gagne en naturel.
Ce seront donc mes compagnons de voyage pour ce périple exaltant que je fais le plus rarement possible. Trois ou quatre fois par semaine tout au plus. Je n’ai pas à me plaindre, j’ai peu d’heures de cours. J’ai toujours su m’organiser de ce point de vue.
Je me suis assis de façon à tourner le dos aux lycéennes. Je viens de faire exactement le contraire de ce que j’aurais désiré profondément. Je leur tourne le dos et me retrouve face à une ménagère en sortie. Heureusement, elle est absorbée par sa revue. Mais je n’aurais pas osé regarder les trois filles en face. La peur qu’elles y voient de ma part une intention quelconque de les entreprendre d’une façon ou d’une autre. Je ne supporte pas d’être pris pour un dragueur. C’est ainsi, je ne drague jamais une fille et si je suis avec Hélène aujourd’hui c’est bien parce que c’est elle qui est passée à l’offensive. Je me demande encore pourquoi. Pourquoi as-tu jeté ton dévolu sur moi Hélène ? Peut-être que c’est toi qui as eu peur des beaux garçons ? Tu as tapé dans la gamme inférieure pour t’assurer ma fidélité, stratégie banale et logique. Faudrait pas que ma tête enfle. Je sais bien que nous sommes désaccordés. Trop belle pour moi l’Hélène !
Il y a de la buée aux vitres. Je n’y toucherai pas, je sais que les vitres sont graisseuses et que toute velléité de se livrer à l’art pariétal est punie par une noire salissure au bout de l’index. Tentation, le doigt levé s’approche de la vitre. J’y marque un point minuscule.
Je ne sais pas si j’ai chaud ou froid, mais j’éprouve une difficulté à respirer. C’est que respirer c’est absorber à chaque fois ce mélange de relents divers, on frise la nausée.
Ce n’est pourtant pas la foule des grands matins ni des grands soirs. J’ai ce privilège de ne pas avoir à me lever à l’aurore. Aujourd’hui je n’ai qu’une conférence en début d’après-midi, un exposé à préparer à la bibliothèque…
Mon cartable, celui que je possède depuis la classe de cinquième, est fidèlement placé à mes côtés, bourré à craquer, plein de choses inutiles. J’ai tout révisé hier, j’ai la conscience tranquille et je suis relativement en forme.
J’ai cru avoir pris froid à force d’escapades en bicyclette, mais ce n’est qu’un petit rhume. Juste de quoi tenir Hélène à distance. Elle a si peur pour sa voix dit-elle.
— Tu comprends, une actrice ne peut pas se permettre le luxe de tomber malade ou d’avoir une simple angine, c’est risquer l’extinction de voix. Ce serait dramatique. Des comédiens qui ont forcé sur leur voix malade l’ont perdue tout à fait.
Oui, petite Hélène. De te voir argumenter ainsi, depuis mon wagon du matin, me fait sourire d’aise et d’affection. En ce moment je me trouve plutôt de bonne composition à ton égard. Il n’est que dans les neuf heures. Ma chère Hélène, tu dois être encore chez toi, sans doute en train de déclamer à tue-tête devant ta mère ton texte de l’après-midi.
Le train se lamente et crisse de toutes parts, on passe un aiguillage, c’est à se demander si nous n’allons pas verser dans le remblai. Prendre ce vieux train semble à chaque fois être une sorte d’expédition. Je m’offre des aventures pour pas cher.
J’essaie de relire mon cours. Il fait sombre. Les faibles néons s’éteignent, se rallument ou clignotent furieusement sans prévenir. On est secoué mieux qu’aux montagnes russes.
Je ne me lasse pas de ces voyages. C’est avec l’escalier de mon immeuble, le seul endroit où je rencontre des gens qui n’ont rien à voir avec mes camarades d’université ou la famille rassurante d’Hélène. On entend dire souvent : des gens du peuple. Je me demande si le simple fait d’évoquer les gens du peuple n’est pas le début du mépris.
Je dois prendre garde à ne pas subir l’influence des partis pris de ma gentille Hélène, jeune fille de bonne famille qui craint les clochards et le manque d’argent.
Pourtant je rencontre ici tant de passagers rivés à leurs destins que mes projets de vie les plus simples, les moins ambitieux me deviennent enthousiasmants. Je vois dans ce vieux train qui cahote une allégorie vivante d’une société, molle, convenue, conformiste, doucereuse, affectée, dérisoire et flasque. Toutes ces odeurs, ce n’est que le cocktail déprimant de la décomposition.
Ils vont décomposés, livides ou trop maquillés vers des journées de travail routinier ou de chômage blafard. Est-ce qu’ils ont du bonheur à vivre et des surprises dans leurs journées ? J’adore disserter sur le drame humain.
Je jette des coups d’œil furtifs aux voisins.
La bonne dame d’en face est absorbée par son hebdomadaire. Je n’ose pas m’avouer que j’ai lu le verso et que j’aimerais qu’elle tourne pour savoir tout de la princesse, j’ai commencé par la fin, sa lecture est terriblement lente alors qu’il y a très peu de texte et surtout de larges photos. J’ouvre mon cartable, je fouille parmi les dossiers et chemises et sors un autre document à relire. Je le pose simplement sur mes genoux, car je ne peux m’obvier d’être distrait par la conversation des petites lycéennes derrière. Elles sont les plus vivantes du wagon, elles y mettent une certaine joie, elles échangent entre elles des paroles vives. C’était gagné d’avance, elles causent de garçons.
On croirait un débat de consommatrices testant les mérites de nouveaux produits. J’ai des difficultés à suivre. D’ailleurs je ne devrais pas. Ce matin je suis bien léger, je papillonne, je confère de l’importance à ce que j’ignore d’ordinaire. Les odeurs, les visages, les bavardages.
Je me sens différent d’eux et pourtant si proche. Vanité de lieux communs. Mais ces gens, nous partageons le wagon, le train de la vie, du destin. C’est quoi un peuple camarade ?
Mes voisines derrière voguent au ras de très courtes pâquerettes. Elles comparent les mérites respectifs de leurs petits chéris. Elles font même de la psychologie à deux sous :
« Fabien est très musclé, il a une forte demande sexuelle, mais c’est un vrai tendre, un fragile au fond… Jean-Luc est infidèle et menteur, il faut s’en méfier, son père était pareil, il a plaqué sa femme, c’est souvent dans les familles, tel père, tel fils, ils l’ont dit à la télévision les parents qui battent leurs enfants ont souvent été des enfants battus… Loïc au contraire refuse de coucher et veut le grand amour, s’il continue il va rester puceau toute sa vie… ou pédé ! gloussent les pimbêches qui doivent faire un concours de poncifs, vous me plaisiez bien les gamines, écoutez-vous parler… « Emmanuel boit et devient méchant dans ces moments· » original, moi quand je bois, je m’effondre et je pleure… « Avec Adelin on ne sait jamais ce qu’il pense, il ne dit jamais s’il aime, ni si c’est fini… »
Adelin ! Adelin ? Adelin ! Ce prénom me tinte aux oreilles telle la clochette matinale.
Je me redresse sur mon siège, je dresse l’oreille au sens propre. J’ai entendu ce prénom. Ce prénom unique et rare. Aucun doute possible, elles l’ont répété deux fois…
Adelin : c’est forcément le frère d’Hélène. Ce ne peut-être que le frère d’Hélène. Ce prénom n’a pas que des inconvénients. Il économise le patronyme. J’essaie de me remémorer ce qu’elles ont dit, d’écouter la suite, mais elles enchaînent sur Antoine. Je me fous d’Antoine ! Je voulais en savoir plus long sur Adelin. Laissez donc ce crétin d’Antoine et ses vaines conquêtes. Vous êtes passées bien vite sur Adelin les filles… Vous devriez développer, argumenter… Si j’étais culotté… Mais non ! Je ne peux pas envisager de me retourner et déclarer tout de go que je connais intimement la sœur d’Adelin et vous interroger sur le garçon. L’autocensure fonctionnerait vite. La mienne, la vôtre. Vous pourriez m’envoyer paître et ce serait juste punition. Un garçon ne saurait s’ingérer dans ces féminines conversations.
Adelin. Mais ce fut fugitif. Quelle frustration ! Elles ont dit si je me souviens correctement qu’on ne savait jamais avec ce garçon… Au fond, elles rejoignent ce que disait Stéphane. C’est un garçon incertain. Un garçon qui doute…
Hélène est si assurée, si volontaire dans ses choix, ce ne doit pas être facile pour le cadet de s’imposer. L’image du père est très forte et leur mère qui voit tout. Madame la psychanalyste de la radio n’aurait pas dit mieux. Franchement, Victor, de quoi te mêles-tu avec ces jugements de bas étage ? Ce garçon est le frère d’Hélène, mais tu n’as pas de curiosité particulière à exercer à son égard. J’ai tout d’autres centres d’intérêts plus passionnants, je ne comprends pas pourquoi je m’enferre ainsi.
C’est depuis l’épisode de la chambre. Cette entrée par effraction dans son intimité. Inavouable, forcément inavouable. Cette découverte saugrenue de la mèche. Ce mot d’incertain. Prononcer incertain en insistant légèrement sur le détachement des syllabes. J’insiste. Écrire en italiques.
La mèche, le salut d’Hélène à son frère, moi sur le perron. Salut resté sans réponse. Et cet écho inattendu ce matin au détour de ce voyage. Je joue avec ce puzzle au jeu de l’indiscrétion. J’essaie de me faire une idée avec des riens, avec des bouts.
N’ai-je rien d’autre à penser ? Bien sûr que si. Il faudrait que je me détache franchement de ce plaisir à me délecter d’anecdotes et de détails saugrenus. J’ai été attiré par le hasard et des coïncidences. C’est si infime ! Quelle disproportion entre les faits et l’importance que je leur accorde. Aucun mystère qui vaille !
Je me fais un personnage de cinéma de ce garçon !
C’est plus certainement et simplement un type qui cherche sa voie. Un jeune homme moderne, et moi un vieux crétin qui emploie des formules ringardes. On ne dit pas un jeune homme moderne. Il est peut-être banal, affligeant de banalité, quelconque, sans odeur ni saveur. En quoi suis-je concerné ?
Il évolue dans sa sphère qui n’est pas la mienne. Si je le croise, j’aviserai. Heureusement que je sais raison garder. C’est quoi ces pensées ?
J’exerce mon sens critique d’abord envers mon propre ego. Pourquoi cet intérêt ? C’est vrai qu’il y a la curiosité de découvrir ce que donnerait une Hélène en garçon. Peut-être ne se ressemblent-ils pas du tout. Et puis je n’ai pas eu de frère, je m’en serais bien vu un. Je ne sais pas s’il pourrait faire un ami. Cette année j’ai peu d’amis. Je dois avouer que je ne me rends guère disponible. J’ai plutôt des copains que des amis.

Un mot en retour ?