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Le retour du lac et une dispute
Nous rentrons repus et fourbus. La lumière qui commence à décliner est très belle. Une brise tiède agite les grands arbres du jardin. Certains viennent de retrouver leur feuillage printanier. Avec Hélène nous avons parcouru les derniers kilomètres sans nous parler. Ce n’était pas utile.
Chien Jaune a soif. Il court vers la terrasse où il sait qu’une grande jatte d’eau claire l’attend. Nous passons du côté de la remise où nous allons déposer les vélos. Je décroche le panier. Nous avons tout dévoré ou presque. Deux ou trois choses à ranger et ensuite je sais que je vais devoir réviser un peu mes cours.
Je sens soudain la main d’Hélène qui me retient au moment de rentrer.
Il y a une vive engueulade dans la maison et je reconnais la voix de Grégoire étonnamment puissante et celle très aiguë de Stéphane.
Hélène m’explique navrée que ça leur arrive de temps en temps, que ça va se calmer. Elle me propose d’aller attendre sur la grande table du jardin derrière la maison. Je suis un peu perturbé par tout ça. Pour moi Grégoire et Stéphane, c’est le couple parfait, toujours calme, dans la connivence, dans la complémentarité et le respect. Je n’entends que les cris et je ne comprends pas le sujet de leur dispute. En réalité je ne veux pas le savoir. Pourtant sourdement, comme un gamin, j’espère que le problème ne vient pas de moi, de nous. En réalité, le contraste est si saisissant entre ce que nous venons de vivre et ce moment violent, que je me sens désorienté.
Derrière la maison, nous ne les entendrons plus. Hélène me prend par la main. Chien Jaune nous a suivis.
— J’en peux plus !
C’est Adelin qui est rentré. Il est assis à la table avec devant lui un journal de bande dessinées.
— On appelle ça un fanzine, pas une revue !
Il me corrige tandis que je feuillette les pages d’un univers qui m’est étranger. Hélène s’est assise sur le banc.
— J’ai dit à Victor que c’était mieux d’attendre que l’orage passe.
— Ça fait un bon moment maintenant. Je sais pas ce qu’ils ont, c’est maman qui a commencé.
Je demande si c’est parce que nous sommes partis pratiquement toute la journée, ou si par hasard c’est lié à mon installation. Hélène et Adelin s’exclament en cœur que les parents s’engueulent régulièrement, puis ça se calme pendant un à deux mois.
— C’est une façon pour eux de vider leur sac et après ils sont d’un calme olympien. En général ils se mettent dans la cuisine, c’est la pièce qui résonne le plus. Au bout d’un moment tu entends une première porte qui claque, puis une deuxième et après tu verras, ils font comme si de rien n’était.
— En général, ajoute Hélène, mais parfois maman fait ses yeux noirs pendant un ou deux jours.
Adelin demande si Hélène et moi nous nous engueulons parfois. Et c’est vrai qu’on peut se chamailler, ça ne va jamais très loin et c’est souvent un prétexte pour nous réconcilier.
— En tout cas leurs disputes, ça nous permet souvent de nous retrouver et discuter entre nous. Te voilà de la partie !
Nous n’avons pas vu que Stéphane est sortie et vient vers nous. Elle a une cigarette à la main mais ne semble pas spécialement énervée. Je la vois plutôt calme comme à son habitude. Elle vient s’asseoir à côté de nous.
— Alors Victor, tu as fait ton baptême de la colère, je vois. Les enfants ont dû t’expliquer. Avec leur père, nous nous engueulons régulièrement. Ça remet nos petites pendules à l’heure. Je ne suis pas très fière des noms d’oiseaux et de ce que nous sommes capables de nous dire, mais c’est une façon de nous vacciner et de nous prémunir du risque de ce qui pourrait ne pas être dit. Ne va pas t’inquiéter, ça n’est pas du tout lié à vous. Je lui reproche en ce moment de penser un peu trop à ses recherches, à ses conférences et de m’oublier. Je suis forcément injuste, il a besoin de vivre sa passion et en réalité il est présent même pour la maison. Vous vous êtes bien amusés au lac ? Le chien à l’air épuisé, il a couru derrière vous ? Il lui faudrait un vélo, ou une petite carriole.
Hélène raconte le lac, évite certains détails (merci), la beauté des paysages. Adelin délaisse son fanzine et me fixe avec un sourire en coin. J’ai l’impression qu’il subodore très bien quelles activités nous avons eues au bord de l’eau.
Il faut que nous rangions nos affaires et que j’aille un peu réviser. Je demande s’il y a besoin d’aide pour le repas du soir. Stéphane répartit les missions entre nous tous. Je me sens rassuré. En montant l’escalier qui mène à ma nouvelle chambre, je me dis que c’est ça la vie de famille : les bons moments, les engueulades, les tâches que l’on partage. Je me dis que je n’ai jamais vraiment connu ça et qu’il faut que je me montre attentif. Arrivé en haut je croise Grégoire. Il a les yeux un peu plus brillants que d’habitude, il est si grand qu’on dirait que sa tête va cogner au plafond.
Au moment de descendre, Grégoire se retourne vers moi dans un sourire.
— C’est un peu théâtral parfois ici. Tu comprends d’où vient la vocation d’Hélène. Mais surtout ne va pas t’inquiéter. Nous nous engueulons régulièrement depuis que nous nous connaissons, même avant la naissance des enfants. Ce n’est pas obligatoire cependant, c’est notre façon de faire. L’orage passe et après la pluie le beau temps !
Grégoire redescend quelques marches et se retourne vers moi.
— J’aime tellement Stéphane, tu peux comprendre ça toi qui es romantique. Je l’aime de plus en plus. Elle est incroyable.
Je ne savais que j’étais perçu comme romantique. Oui, peut-être je le suis. Romantique ou sentimental. Peut-être plus sentimental qu’Hélène. Il faut que j’aille revoir la définition de romantique. Ce que je lis dans le dictionnaire me laisse perplexe à propos de l’idéalisme et de la sentimentalité. Il faut que je révise. J’ai oublié d’aller ranger le panier et les vélos. Je descends en courant. Adelin et Hélène sont en train de ranger les vélos. Tout en m’excusant de mon retard, je les observe un instant frère et sœur. Je les découvre complices, doux l’une avec l’autre. Hélène m’explique que je n’ai pas à culpabiliser. On n’est pas dans une maison où chacun compte ce que l’autre a fait ou pas.
— Alors, selon papa tu es un grand romantique ?
L’œil d’Adelin frise en disant ces mots. Ils se disent tout, ils se disent absolument tout dans cette maison. Mais c’est quoi cette histoire qui ferait de moi un romantique ? Je ne sais pas quoi répondre. Il faut absolument que je révise.

Un mot en retour ?