Adelin – épisode 014


Adelin

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11–16 minutes

Et voici que Victor va passer une soirée en famille !

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Épisode 14

Enfin, je suppose que c’est Adelin. Il s’assoit en face de moi. Je n’ose pas le regarder en face. Vraiment, belle entrée en matière ! Moi qui ne supporte pas de perdre le contrôle, qui veux contenir mes émotions et maîtriser mes attitudes surtout lorsque je rencontre quelqu’un pour la première fois.

Il est là. Celui que j’avais invité. Face à moi. Le propriétaire de l’obsédante mèche. Celui dont les minettes parlent dans le train du matin.

Le frangin de mon amoureuse, le fils étrange de l’institutrice, Monsieur l’incertain dans ses choix. Faut que je relève la tête, sinon il va me prendre pour un sauvage, essayer de sourire pour se montrer rassurant. Remercier encore, avec application et sincérité.

J’ai dit simplement merci. Il a une drôle de tête, à cent mille lieues de ce que j’imaginais. Ressemble pas du tout à sa sœur Les cheveux sont bien de la même nature que la mèche, pas de doute, si j’avais oublié tout revient en mémoire, mais je n’avais pas oublié, pas du tout. Doit pas fréquenter souvent le coiffeur l’Adelin. Le cheveu n’est pas long long mais c’est tout désordre. Il a l’air d’un gamin, avec de grandes mains, plus grand que moi ? Non, mais charpenté autrement. Il ne fait pas d’effort vestimentaire. Une espèce de pull-over difforme et pelucheux gris bleu. Un pantalon sans pli, les pieds nus. Il n’a pas rangé ses jambes sous la table. Ça me fait un curieux effet. Il a les deux jambes allongées de côté, les coudes appuyés sur la table et des yeux insistants. Même pas l’air intimidé. Des grands yeux, grands pour ce visage.

J’ai dit simplement merci, il n’a rien répondu d’autre que : « C’est toi le Victor d’Hélène alors ? »

Et c’est Hélène qui répond que j’avais préparé un superbe repas et qu’il ne sait pas ce qu’il a manqué de ne pas répondre à l’invitation.

Adelin répond qu’il est timide, quand il ne connaît pas il n’ose pas, mais maintenant il osera.

Je ne sais pas quoi répondre. Timide ? Lui ? Stéphane nous propose de passer au salon. Mais voilà que le père d’Hélène se présente dans l’encadrement de la porte attiré par l’animation. Je veux me lever pour le saluer, Hélène me fait rasseoir. J’ai peur que le père ne passe pas sous la porte. Il est plus que grand, massif, pas un poil sur le caillou, une bouille sympathique, lippe épaisse ou pend une pipe, il fume un tabac au miel. « Attention avec ta pipe ! Tu vas mettre le feu ! Tu ne sens donc pas qu’il y a de l’éther ici ? ». Le ton monte brusquement. Voilà les parents qui s’y mettent suivis des enfants dans un joyeux brouhaha d’engueulade !

Hélène qui me présente comme un grand blessé. Le père qui s’indigne qu’on soigne un malade dans sa cuisine sans le prévenir alors qu’ici c’est lui le médecin. Stéphane qui lui rétorque que puisqu’il a abandonné la chirurgie pour l’Histoire c’est elle la plus qualifiée et que la cuisine est son territoire. Le père qui renchérit en revendiquant l’égalité des sexes et le droit pour un homme d’accéder à toutes les pièces de sa maison. Hélène qui s’y met prenant parti pour sa mère et Adelin qui rigole doucement à l’autre bout de la table et me rassure sur le fait qu’on adore se chamailler dans cette maison à propos de bêtises.

Le père soudain s’interrompt et sur un ton très protocolaire me salue, m’invite au salon et me propose un whisky.

Hélas, réaction simultanée des deux femmes qui s’opposent à ce que l’on me fasse boire de l’alcool dans mon état – dommage – et de toutes les façons la tisane sera prête, il y en aura d’ailleurs pour tout le monde. Offre déclinée à voix basse par Adelin et dénégations virulentes du père qui joue les martyrs, condamné dit-il depuis des années à ne boire que des tisanes de rebouteuses, des breuvages de sorcières, aux effets secondaires imprévisibles. Il accuse ces tisanes d’être à l’origine de sa calvitie et se penchant vers moi dans une confidence de théâtre, me dit qu’il était plus chevelu que je ne le suis à mon âge, ce que conteste aussitôt Stéphane rétorquant qu’il était chauve depuis sa plus tendre enfance et qu’elle l’a toujours connu ainsi et épousé pour ce qu’on sait de la vitalité des chauves. Le père va pour se réjouir à la cantonade d’un argument enfin flatteur lorsque Stéphane renchérit doctement que cette rumeur est parfaitement surfaite.

Toute cette agitation verbale m’épuise et je comprends mieux d’où vient le sens de la comédie d’Hélène. Heureusement avec la tisane vient la trêve. Nous nous retrouvons sur le canapé, le père dans son fauteuil, Hélène contre moi, la mère sur son petit tabouret attisant le feu qui s’endort dans la cheminée. Je constate qu’Adelin a disparu. Peut-être va-t-il revenir.

La paix. La paix s’installe ici. La paix est revenue. Il fait bon. Je ne sens plus ma main.

C’est sûrement un effet secondaire de l’éther respiré, cette famille, cette maison, cette comédie de la vie aux répliques bien senties, j’ai tout vu en spectateur avec une certaine distance, dans un léger brouillard. Se montrent-ils toujours ainsi aux visiteurs ? Le père m’a joué l’accueil protocolaire, il a joué. Leur colère était artifice, sans aucune méchanceté, un rituel, une manière de se frotter les uns aux autres en feignant l’absence de tendresse alors que c’est tout le contraire qui émerge de leurs regards, de leur complicité confiante.

Quand gamin j’allais visiter mon oncle et ma tante à Nogent, ils s’engueulaient tout le temps. C’était autre chose. Chacun d’eux voulait me voir prendre son parti. J’entendais des choses terribles, âpres et amères. Je n’avais que le désir de fuir.

Ici, au contraire, il y a une sorte de familiarité naturelle. Ou alors, c’est pour eux une façon de rompre la glace. De mettre l’inconnu dans le bain. C’est drôle, je pense « bain » et Hélène me murmure en même temps à l’oreille qu’elle va prendre un bain chaud et que nous nous retrouverons après dans sa chambre. Exacte adéquation des deux bains ou imprévisible et fugace transmission de pensée ? Devant ce feu et sur ce canapé douillet je vais m’assoupir sous peu. « Je vais m’endormir sous peu, si je ne me bouge pas. » C’est le père d’Hélène qui vient de parler, victime du même symptôme, il se lève, replie son journal, s’avance vers moi, il me tend la main pour me dire bonsoir, puis la retire et m’embrasse soudainement sur le front d’un baiser rapide : « Après tout, vous nous avez vu nous engueuler, vous allez dormir avec Hélène, je peux bien vous embrasser. J’espère que ça ne vous met pas mal à l’aise, ne vous inquiétez pas j’embrasse très peu. Prenez ça comme une sorte d’adoubement, d’intronisation. Dormez bien, reposez-vous bien ! Demain matin je partirai très tôt, trop tôt pour la reconnaissance à laquelle j’aurai droit. Donc passez aussi une bonne journée et revenez ! Juste une chose, ne vous laissez pas trop charcuter par ma femme. Elle est animée d’une frustration médicale réelle. J’ai renoncé à une si belle carrière qu’elle croit devoir jouer les vétérinaires à ma place chaque fois qu’un oiseau blessé passe. Votre main cicatrisera vite si vous la laissez à l’air. Bonsoir Victor ! »

« Bonsoir, merci ! » Je ne sais pas son prénom. Je me rends compte seulement maintenant que je ne sais pas son prénom. Heureusement, il complète : « Grégoire. Oui je sais, ce prénom rare étonne. Hélène ne s’en vente pas en général qu’elle a un père du nom de Grégoire ! »

« Bonne nuit Grégoire ! Et merci ! »

Merci pour la surprise. De ce prénom, de ce baiser. La dernière fois qu’un homme m’a embrassé ainsi, ce devait être mon grand-père, à l’enterrement de ma mère, deux mois avant le sien. C’est tout de même étrange.

Se faire embrasser sur le front par ce grand type à l’allure si austère, intimidante. Quel curieux parcours de la chirurgie à l’Histoire, quel type différent de ce que l’on pourrait imaginer. Et je me suis laissé embrasser sur le front comme un gamin. Stéphane n’a pas réagi, elle rêve devant son feu. Sa permanente reçoit des reflets des flammes et semble animée de mouvements.

Je trouve que cette journée est déroutante, rien de ce que j’avais prévu ne s’est produit. En écrasant le verre de ma main je ne sais pas exactement ce que je cherchais. Briser la glace. Comme eux avec leur colère comédie.

Peut-être simplement ça. Briser la glace en moi et qui gèle mes rapports avec le monde. Je regarde ma main. Je la remercierais presque, je lui demanderais pardon d’avoir eu à subir ces coupures pour le plaisir de me retrouver ici.

Le plaisir. Je dis ce mot sans culpabilité. Sans sentiment de venir taper l’incruste dans une tribu qui n’est pas la mienne. Le plaisir. Je suis à mon miel, je ne peux analyser tout. Ma cérébralité légendaire serait-elle prise en défaut ? Serais-je simplement, en toute insouciance capable de goûter l’élémentaire plaisir d’être entouré ? Ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps.

« Il faudra que vous dormiez bien, que vous ne vous couchiez pas trop tard. Moi, j’y vais, deux ou trois lettres à écrire avant que mon bonhomme ne ronfle et ne trouble mon inspiration. Embrassez Hélène, elle a tellement besoin d’amour. »

Serait-ce l’heure des confidences ? Stéphane s’avance vers moi. Je m’attends à tout. Elle me tend la main. Ici les pères embrassent et les mères tendent la main ? Non, elle me la passe finalement dans les cheveux. Carrément ! Sa petite main potelée, aux ongles faits aux doigts bagués, elle me la passe dans les cheveux. Elle me regarde. Droit dans les yeux. Si elle insiste trop avec ses petits yeux ronds dont le blanc est parfait je ne vais pas tenir. Mais je soutiens le regard.

Elle me sourit. Je fais une sorte de petite moue imbécile, décontenancée et désorientée. Elle secoue un peu la tête, mi-attendrie, mi-amusée. Détache son regard doucement. La voilà qui sort sans rien dire.

J’ai perdu tous les repères. Je ne savais plus ces soirées familiales. Il y a longtemps. D’ailleurs chez moi, ça n’avait rien à voir. Je me rends compte que j’avais de chacun des personnages de cette tribu une vision extérieure très surfaite. Y compris d ’Hélène. Je n’ai vraiment découvert Hélène qu’aujourd’hui. J’ai appris ce soir plus de choses que depuis tous ces mois passés ensemble. Je ne sais pas encore lesquelles. J’ai tout reçu avec une sorte de passivité qui m’agace. Il faudra que je réagisse par la suite, que je participe plus, que je parle, que je veille à aller vers les autres. Je me demande si les découvertes d’aujourd’hui et de toutes ces visions préconçues mises à jour, ce n’est pas d’abord la vision de mon propre égoïsme qui me marque.

Je pense toujours à moi, je vois chaque événement par rapport à mon histoire passée. Il faudrait que je sois plus en action dans le présent des choses et des gens. Pour les autres aussi et pas seulement dans mes pensées égoïstes ou mon cheminement d’étudiant. J’ai des repères à me bâtir.

Je pense et dans l’encadrement de la porte se dessine la silhouette d’Adelin. C’est mieux qu’au théâtre. Entrée en scène presque silencieuse. Il vient droit sur moi. Je suis seul ici, il le savait. Il vient droit vers moi. Si c’est pour me dire bonsoir à quelle sorte de salut vais-je avoir droit ? Baiser sur le front ? Main dans les cheveux ? Chiquenaude ? Baiser à la Russe ? J’exagère.

Adelin, se rapproche, traverse le tapis, muet, presque mystérieux, s’avance vers le canapé où je suis avec ma main bandée mais ne s’y assoit pas, il y pose un genou, jambe repliée. Il a toujours les pieds nus. Des pieds bruns. Il relève la tête. Je sens presque son souffle. Il a une petite ride d’inquiétude au milieu du front.

— Quand vous êtes venus dans ma chambre, vous n’avez pas vu une longue mèche de cheveux attachée par une sorte de ficelle en raphia ?

Je m’attendais à tout sauf à cette question. Mon cerveau devient un ordinateur soudainement mis en état d’alerte. Électrons dans tous les sens, garder le visage impassible. Cette question. Il ne manquait plus que cette question. Cette question qui dit qu’il sait que nous sommes venus dans sa chambre. Comment peut-il le savoir ? Nous n’avons pas laissé de désordre, les draps ont été changés. Hélène ? Sa mère ?

Cette question qui parle de la mèche. La terrible mèche. Je fais comment pour répondre intelligemment ? Je bredouille d’abord. Je bredouille et je m’engage sur la route du mensonge. Nier être allé dans la chambre. Impossible. Mais je bafouille encore. Je choisis le demi-mensonge. Je vais dire, j’avoue que nous sommes allés, mais que je n’ai rien vu de spécial, quelques dessins au sol.

Et Adelin, dans un souffle : « Rien de spécial ? Tu trouves qu’elle n’a rien de spécial cette chambre ? On dirait que rien n’y est terminé ! T’as pas remarqué les travaux ? T’as pas vu qu’aucun dessin n’est terminé ? Rien de spécial alors ? »

Alors, je jette tout. Je dis. Je dis tout droit :

— Oui, une longue mèche retenue par un ruban de raphia. Je l’ai vue. J’en ai parlé à Hélène lui demandant à qui étaient les cheveux. Elle m’a dit que c’était les tiens – il opine gravement, l’air inquiet de la suite de ce que je vais dire-. Je… Je l’ai déposée sur ton oreiller… Après je ne sais pas…

— Après, elles ont fait mon lit, l’une ou l’autre. Elles le font parce qu’elles savent qu’avec moi ce ne serait jamais fait – il serre les dents –, elles ont dû me faucher la mèche, ou la jeter.

— C’était important pour toi ? Une sorte de souvenir d’enfance ? J’ai osé l’indiscrète question.

— Pas d’enfance, non, il n’y a pas longtemps, enfin, je voulais me laisser pousser les cheveux… j’ai essayé sur le devant d’où cette mèche et puis j’ai renoncé, j’ai coupé, c’est tout bête, j’hésitais. Je n’avais pas le courage d’attendre. J’aime bien cette mèche, elle me permet de réfléchir à mes projets. C’est difficile à expliquer, elle me permet de réfléchir à ce que je voudrais faire plus tard.

Je ne sais répondre à ce désarroi que des choses pragmatiques.

— Il faudrait demander à Hélène, il faudrait demander à ta mère. Hélène doit sortir de son bain. Ta mère est partie écrire dans sa chambre je pense, je ne sais pas s’il faut la déranger. Je ne sais pas comment t’aider.

Adelin penche la tête, l’air soucieux :

— Tu as toujours su ce que tu voulais faire toi ? Pour ton métier ? Pour ta vie ? Pour choisir quelque chose ? Moi je ne sais pas, j’ai peur d’avoir des regrets, alors j’hésite… Ma mère dit que je suis incertain dans mes choix. C’est aussi une façon pour elle de dire qu’on ne peut pas compter sur moi… Tu as vu ce soir, j’avais dit oui à Hélène pour venir chez toi, et je me suis dit après que ce n’était peut-être pas une bonne idée… Peut-être que tu m’avais invité par rapport à Hélène… J’avais bien envie au début et puis j’ai hésité. Je me demande où est cette mèche. Je sais que ça fait débile mental, mais j’aurais bien voulu la retrouver.

— Moi, j’ai choisi mon chemin, les études, les concours… Tu sais ça ne m’empêche pas de douter, d’avoir le sentiment souvent d’être piégé, de jouer un jeu convenu.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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