Adelin – épisode 009


Adelin

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5–8 minutes

Et voici Victor formant le quatuor à la fac

[retrouvez les épisodes précédents]

Le gros Vincent, aimable anarchiste de chambre, cet échalas de Pierre et ses théories fumeuses, ce grand dadet joueur d’Octave. C’est mon club. À la fac, nous sommes connus pour former un quatuor fermé. Nous intégrons rarement quelqu’un de nouveau. Nous travaillons souvent ensemble, nous relisons nos mémoires, nous nous passons fiches et bouquins. Nous refaisons le monde avec mesure et raison. Nous appliquons sur tout le coefficient de pondération. Nous ne parlons jamais des filles et encore moins de nos doutes intimes. Je me sens à l’aise avec eux, car je n’ai pas besoin de les épater. Je dois être le seul à avoir une petite amie, ce qui passe pour une faiblesse. Mes amis paraissent à l’inverse de la majorité des autres étudiants, avoir renoncé au sexe, à toute tentative de séduction qui ne serait pas purement intellectuelle.

Pas d’enthousiasme ! Pas de passion !

Nous sommes essentiellement pragmatiques et tournés vers nos études. Nous partageons la galère des examens ; la complice et secrète terreur quand nous nous pressentons, demain, embourgeoisés dans nos futurs réciproques, nos carrières, notre rôle d’intellectuels, d’élites dans le monde. Nous en avons quelquefois les jetons, nous voudrions savoir nous tirer en arrière, redevenir des gamins, choisir des voies plus créatrices, plus inventives, novatrices, mais nous avons peur du risque.

Nous ne sommes pas des aventuriers ni des aventureux. Je n’aimerais pas l’aventure. Elle m’angoisserait. J’aime les choses établies parmi lesquelles je peux exercer une forme de liberté. Ce cadre où je peux laisser flotter mes pensées. Et puis, je ne peux me payer le luxe de revenir sur mes choix même s’ils laissent peu de place pour une générosité vraie.

Il y a la mémoire de ma mère et ce qu’il me reste de famille qui me regarde et admire lorsque j’accumule les diplômes avec aisance.

C’est aussi pour eux, par devoir et par respect que j’avance sur ce chemin. Respect, le mot est désuet, mais les diplômes que j’obtiens, ils auraient aimé pouvoir se les offrir. Je tomberais presque dans l’élitisme républicain.

A des degrés divers, pour mes amis c’est la même chose. Nous nous élevons dans la société par la connaissance. Nous voulons tellement avancer dans nos études, accumuler les diplômes, que nous en oublions d’apprendre la vie vivante. Nous le savons, comme nous savons que nous ne serons faits que pour ces milieux protégés que seront les grandes écoles, les administrations feutrées, les laboratoires de recherche.

Aucun de nous n’a le bagou pour faire une carrière brillante, prendre un poste de pouvoir, s’engager dans la politique à la façon des fortes têtes que nous croisons à l’entrée des amphis, irréductibles, un paquet de tracts à la main. Nous connaissons nos limites. Nous sommes raisonnables parce que nous nous savons vulnérables. Nous cheminons, objectif par objectif. Nous sommes rationnels, raisonnables et sobres jusque dans notre ambition.

Adelin vient d’agir à la façon d’une sorte de révélateur bizarre. Perturbateur sans le savoir avec cette histoire anodine de mèche.

Ce n’est pas grave. Une fatigue passagère, la routine. Je ne vois pas ce qui me tracasse. D’accord, depuis un moment ce prénom et son accessoire mèche me trottent dans la tête. Je ne dois pas en faire une fixation ni culpabiliser. Personne ne sait à quel point j’y pense. C’est invisible. Imperceptible.

Personne ne sait que tout au long de mes journées, tout ce que je fais facilement, par habitude, cet intérêt que j’attache comme tout à l’heure aux odeurs et aux autres voyageurs de ce wagon, tous mes actes, mes pensées, sont là pour masquer cette direction inconsciente et permanente que prend mon esprit vers ce mystère que je me suis fait d’un prénom, d’une mèche et d’une énigme qui ne repose sur aucun enjeu. C’est absurde cette fixation.

C’est ma terrible machine à penser. À force de tourner en permanence, elle se grippe. La mèche c’est le grain de sable. Je devrais savoir déconnecter, faire le vide, penser réellement à autre chose, à des choses utiles, à mes études, à Hélène.

Je pense aux autres souvent. C’est une preuve que je ne suis pas foncièrement égoïste ni indifférent. Est-ce ma faute, si dès que je fais abstraction de la mèche et de son propriétaire, un événement me replonge dans cette obsession ? Après tout ce sont les filles du train et pas moi, qui ont parlé d’Adelin. Enfin j’espère que ce n’est pas une illusion, une sorte d’hallucination auditive. Non, j’ai une excellente oreille. Très fine m’a-dit le médecin au contrôle médical. J’ai bien entendu parler d’Adelin. Ce n’était peut-être pas cet Adelin là. Il faut que je me calme, que je relativise. Ce n’est pas possible.

Ce n’est pas grave. Je sais que ce n’est pas grave ! C’est pareil à ma mycose sur l’épaule gauche. Indolore, réduite, presque invisible, qui disparaît si je la soigne mais qui revient ostensiblement, chronique. Ce n’est rien, je souffre d’une petite mycose bénigne et indolore, invisible dans les replis de la conscience. Je maîtrise. C’est une omniprésence, mais je maîtrise. C’est sans doute parce que je pense trop. Je me suis fait une petite fixation. C’est bénin puisque j’en ai conscience !

Si au contraire je ne maîtrisais pas, si j’en parlais à tout le monde, si j’en parlais à Hélène, aux copains. Alors ça prendrait une autre tournure.… Je vais gérer. Je suis grand. Je vais gérer. Ça va passer.

Personne ne le sait et je ne le dirai à personne.

Mais.

J’ai fait l’amour à Hélène dans l’odeur d’Adelin. Ses draps portaient son odeur. Pourquoi y penser maintenant ? Comme un aveu. Ou une révélation. Je n’osais pas me le dire.

Sous l’odeur reconnue et familière d’Hélène, ce qui imprégnait ce lit aux draps défaits, c’était l’odeur d’Adelin.

Je nageais vers Hélène, vers son corps, ses cuisses. Cannelle et fougère. Caramel de la peau laiteuse parsemée de taches de rousseurs.

Je mangeais son nombril, ma langue se perdait dans l’anneau serré. Je mordais sa hanche meilleure qu’« un coussin de Lyon ». Hélène, territoire rêvé et libérateur de mes caresses. Chaque caresse y éveille une senteur que je sais, que je nomme. Pivoine lourde, humide de rosée du matin, sève sucrée que chaque pétale dans son bouton plié libère lorsque le doigt le déshabille.

Peau plus lisse, plus douce qu’un pain de pâte d’amande où glisse hasardeuse une perle de sel. Paysage où mes yeux voyagent, jamais blasés, indifférents aux petits gémissements que ta mise en scène appelle volontiers. Faire l’amour avec Hélène, même si je le néglige parfois, c’est planer en vibrant de tous mes sens. Dans l’infinie ascension de mon désir, j’ai mêlé à tous ces signes familiers, sans les désigner, tous ces signes vestiges d’Adelin. Odeur de draps froissés, empreintes d’humeurs intimes. Transpiration d’un garçon qui dort dans le désordre.

Mémoire de la vapeur de ses rêves à lui, de ses songes. Traces éparses d’un corps libre dans l’intimité du sommeil solitaire. Dans le désordre de ces draps, l’empreinte intime de ce qu’il est quand il dort et qu’il est seul.

Et nous chevauchant, pris au rite érotique qui est nôtre dans cette maison, nous nous sommes emparés de ces traces, les piétinant mais y buvant, y alimentant une part de notre extase. Dans mon désir, dans mon plaisir, dans ce vertige ; il n’y avait pas que ce qui venait d’Hélène, il y avait un autre, des miettes d’autre.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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