On vient d’apprendre qu’il était orphelin, on connaîtra bientôt le prénom du narrateur
Au moins, que je bénéficie de cette compensation qu’impose son absence : ne pas avoir à lui demander son avis ni à lui rendre compte. Le bonheur d’être orphelin.
Que je conserve la responsabilité de mes errances et erreurs personnelles en n’ayant à en souffrir que pour moi et non pour l’image de moi, l’ambitieuse image maternelle qu’il ne faut pas décevoir. Le petit garçon qui veut rapporter de belles notes à sa maman, être le meilleur parce qu’elle lui a toujours dit qu’il avait des capacités supérieures à la majorité de ses congénères. Ainsi, j’allais me conformant successivement aux images que se faisaient de moi ma mère, mes professeurs, Hélène aussi. Chemins choisis pour ne pas décevoir. Qu’avais-je à faire de ces prédispositions où je ne me révélais pas pour moi, ni pour les savoirs mais seulement pour me mettre en conformité avec l’espérance des adultes sur mon avenir ? Avenir toujours devant, but assigné : passage obligé par la réussite scolaire ou affective.
Suis-je incapable d’insouciance ? J’envie ces garçons, ces copains et copines de la fac, qui sèchent sans scrupule, vivent leur vie amoureuse, ne se posent pas de questions. Ils restent ensemble un moment, parfois plus longtemps, parfois se séparent. Certains s’engagent soudain dans la vie commune et on a toujours le sentiment que cela va de soi, que rien n’est prémédité, que tout coule de source.
Moi, je vis avec Hélène en m’interrogeant sans cesse et surtout sur la véracité, l’entièreté de mes sentiments à son égard. Je ne sais jamais quand je suis réellement sincère. Dans mes enthousiasmes ou dans mes doutes. Peut-être dans les deux. Je ne sais pas si j’aime Hélène pour être conforme aux attentes qu’elle projette sur moi, que les autres nous voyant ensemble projettent sur nous ou d’un véritable élan intime.
Les fiançailles sont cousines des études. On y choisit son orientation future. Je ne suis pas fiancé officiellement avec Hélène mais c’est d’une telle évidence pour elle que c’en est bien pire.
Enfin, c’est ainsi, je prends ça comme une fatalité : Hélène et ma mère se sont croisées. J’ai mélangé le passé au présent. Je me trouve immature.
Il faudrait me lever mais ma tête est lourde, collée au sommier. Je prends toujours des positions invraisemblables dans mon sommeil. Je me réveille avec des courbatures.
J’espère que j’ai bien pensé à fermer correctement la porte en bas hier soir. Sinon, la gardienne ne manquera pas de me tancer une nouvelle fois. Le bourg est calme mais les gens aiment à s’effrayer. Il y a des histoires de gitans dont on se délecte. Je ne peux pas fixer mes pensées. C’est un joyeux mélange. Hélène, ma mère, la chienne, la gardienne et les gitans dansent autour du lit. Ils sont dans la chambre et je ne parviens pas à me lever, à m’emparer des choses, à reprendre la direction de moi-même et de cette journée. Je devrais travailler aujourd’hui. Impérativement avancer dans mes révisions pour ne pas me retrouver bêtement coincé.
Mon petit orgueil en souffrirait et surtout je perdrais la bourse. Ce n’est pas grand-chose, mais ça paye la chambre et les journaux et la baguette.
Est-ce qu’il me reste seulement un morceau de pain à tremper dans mon café soluble ? L’idée de pain rassis ne m’enthousiasme guère.
Est-ce qu’il ne me reste pas dix ou vingt francs, de quoi m’acheter des croissants et me consoler de ce rêve dont je garde le goût douceâtre et morbide dans la bouche ? Je trouve que j’accorde de l’importance à des détails. Heureusement que je n’ai pas rêvé de la mèche brune. Tiens ! la revoilà celle-là ! Il ne manquait plus qu’elle. J’ai l’air fin maintenant. C’était trop beau. La mèche brune. L’obsédante. Au fond, peut-être ai-je rêvé d’elle sans que je m’en souvienne maintenant.
Je sais que je me suis endormi en pensant à elle. Peut-être en ai-je rêvé ? J’aimerais bien savoir de quelle façon, jusqu’où. J’espère n’en avoir parlé à personne. Surtout pas à ma mère. C’est ridicule. Puisque ce serait rêvé. Rêver n’est pas vivre. Rêver n’est pas jouer. Mais je n’en suis pas si sûr. Je me dis que c’est grotesque, cocasse et dérisoire cette façon qu’ont les morts de revenir dans les rêves. J’espère que je n’ai rien dit. Je ne vois pas ce que ma mère en aurait pensé. Elle aurait émis une formule lapidaire sur les garçons aux cheveux longs. Quelque chose du genre ou quelque chose d’autre. Et Hélène. Lui en aurait-elle parlé ?
J’aimerais savoir remonter en arrière dans la nuit. Si je savais pratiquer l’hypnose, ou l’auto-hypnose, je parviendrais à retrouver le fil de mes songes nocturnes.
Hélène petite Hélène. Il est encore tôt. Tu dois t’éveiller à peine. Il me vient la subite impulsion de me passer un peu d’eau sur le visage, de me défroisser vaguement, de sauter sur ma vieille bécane, foncer à la boulangerie, celle de la place, la belle, la luxueuse, la chère, acheter des croissants au beurre et traverser la campagne pour venir te les offrir.
Un bouquet de croissants. Je trouve somme toute l’idée assez belle, plutôt romantique.
J’ai vu un film publicitaire au cinéma où un jeune homme fonce à travers la campagne ensoleillée rejoindre une famille souriante, une jeune fille aux dents et à la jupe blanche. Il y est question de petit déjeuner, de piscine bleue, de facteur, d’enfants souriants, d’herbe verte, bref de bonheur familial.
La campagne ne sera pas ensoleillée, mais j’ai envie d’air vif.
Je me croise dans le miroir. Angles biseautés. Je sifflote. Je tapote mes joues. Je me raserai une autre fois. Mes joues raclent sous les doigts. Je pense à l’Antoine de Truffaut, mais je m’appelle Victor. Victor Scracher. Quel nom de famille ! Victor le crachat, Victor le glaviot, Victor le molard. Ça m’a poursuivi jusqu’au lycée.
Sans compter les prononciations absurdes dont les professeurs et souvent les administrations, croient devoir affliger ce patronyme qui n’a rien d’exaltant. Certains le font rimer avec Hitler, ou plus absurde le disent à l’anglaise. Ceux qui ne savent pas lire se perdent dans l’épellation. Ceux qui m’aiment bien ne me présentent plus que par mon prénom. Si fait que pour tout le monde dans l’immeuble, je suis monsieur Victor. J’apprécie volontiers. Je me croirais dans Pagnol. « Bonjour monsieur Victor ! » et comble, l’autre jour, le maître assistant qui me donne du monsieur Victor sans condescendance mais parce que j’écris toujours mon prénom avant mon nom de famille sur les copies et non l’inverse. Souvent hélas, le patronyme reprend le dessus. Devant le miroir j’articule : « Bonjour Victor ! Victor ! Vic-tor, Vic-tor… »
— Adieu miroir ! Demain je me rase ! Demain, promis !
J’ai enfilé un pull sur ma chemise froissée. J’ai un peu honte, mais les autres sont à repasser. Il faudra que je m’y colle. J’ai jeté trois gouttes d’eau de toilette dans mon cou, sur mes poignets graciles. C’est Hélène qui dit que mes poignets sont graciles. Je ne sais pas si c’est un compliment. Ce parfum. Cadeau d’Hélène.
J’aurais pu me doucher, mais si je prends une douche je ne pourrais la surprendre au réveil, il sera trop tard et j’aurais l’air bête avec mes croissants.
Et je suis déjà à cavaler dans l’escalier, manquant de choir dans un seau d’eau qui exhale d’âcres relents chlorés. Je frôle la gardienne étonnamment aimable, qui ne m’engueule pas, j’enfourche mon vélo fidèle et je bondis dans la rue vers la place et sa boulangerie luxueuse.
J’avais cent francs sur moi, quelle débauche ! J’espère qu’elle aimera. Qu’ils aimeront, car logiquement, il y aura toute la famille. Mais je pédale pour Hélène, dans l’air vif et frais et je suis bientôt dans la campagne, le sac de viennoiseries passé sous mon pull. Je suis le cycliste obèse.
La campagne est brumeuse mais pas mouillée. Silencieuse. Pas un oiseau au programme. Ma bécane grince. Mon vieux vélo, je fais corps avec toi.
Plaisir de l’effort dans mes cuisses rafraîchies. Le sang doit les rougir, bonne démangeaison. Je tiens le guidon fermement, trop penché, je me donne des airs de sportif. Je m’essouffle dans la montée. Je dois être tout rouge maintenant. Je fonce. Je jubile. Je marmonne des compliments au vélo, à la nature, à l’Hélène, au monde aimable. J’imagine à l’avance la surprise que je vais faire à Hélène, ce petit déjeuner partagé. J’ai faim. J’ai l’eau à la bouche et les narines au vent.
Je suis seul au monde, sur mon vélo et je franchis l’espace pour te rejoindre belle Hélène. J’ai de l’enthousiasme ! Chaud devant l’enthousiasme !
Suis le livreur de croissants et de pains aux raisins et de pains au chocolat ! Place ! Je joue de la sonnette ! J’arrive Hélène ! Tu vois, je pense à toi, j’ai déjà oublié la mèche brune.
Bon, je viens de casser quelque chose. Encore elle. Elle me persécute maintenant. Saleté de mèche brune. Fiche le camp ! Je ne t’ai pas sonnée. J’ai sonné l’enthousiasme à retrouver mon Hélène pour un petit déjeuner qui sera Pantagruélique !
Je fais tout le chemin sur le même tempo, je me calme un peu cinq cents mètres avant leur maison que je devine au loin. Il faut que je me calme, je n’ai plus quinze ans. Je me recoiffe d’un geste, je tente retrouver mon air sérieux. Je ne suis plus l’amoureux fougueux prêt à sauter au cou de son aimée, lui offrant les croissants en guise de trophée. Je suis Victor, le garçon si raisonnable et si travailleur…
Très spontané, à mon habitude, je tente d’imaginer tous les scenarii possibles.
Le plus simple : Hélène est réveillée, seule, dans la cuisine.
Alors là, je peux laisser aller mon romantisme le plus pur. Les joulons violeront. Je veux dire les violons joueront. Ce sera du grand cinoche, de l’Autant en emporte le vent. Enfin je suppose. Je n’ai pas lu le roman ni vu le film.
Plus difficile par contre, si seule la mère d’Hélène est réveillée. Il faudra patienter, parler avec elle, savoir résister à son œil qui voit tout.
Pire encore, si je tombe sur le père, je vais être intimidé. Certains hommes ont le réveil difficile, il doit être du genre à se montrer bougon le matin et ne pas supporter qu’on lui parle tout en buvant un café très noir et sans sucre. Je n’ai jamais compris ces gens bougons le matin. Moi j’adore me retrouver dans la vie, allumer le feu de mes pensées ! Il va peut-être refuser que je reste, ou c’est moi qui n’oserais pas et partirais maladroitement, la queue basse. Il faut que je prenne garde à ne pas me rendre tout à fait risible et bouffon. Quoi que ce n’ait pas grande importance. Si jamais je quitte Hélène. Mais si je reste avec elle.
Il se peut que je tombe sur son frère. Ou qu’elle soit avec sa mère. Ou… Je me rends compte qu’en réalité il existe beaucoup de combinaisons envisageables. Je manque de stratégies.
Je me sens nettement moins fier et fanfaron lorsque je franchis la grille et m’avance cette fois lentement puis à pied en direction de la maison. Est-ce qu’on m’a vu arriver ? Tout semble très calme. Je me frotte aux herbes qui dégoulinent de rosée. Mon pantalon et mes chaussures de daim sont mouillés.
Je parviens sous le perron. La cuisine est à droite, avec une large fenêtre sur le jardin. Elle est éclairée par une petite lampe.

Un mot en retour ?