Adelin – épisode 013


Adelin

·

11–16 minutes

Voilà une invitation qui va finir dans le sang

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Je n’avais pas envisagé que tu m’embrasses ce soir et je m’en serais volontiers passé. J’ai tes seins sous le nez. Le plateau est sur le point de se renverser. J’en profite pour m’échapper, redresser la situation et rattraper le plateau avant que tout ne s’effondre.

En me relevant je me souviens d’un livre sur le théâtre contemporain que je ne t’ai pas encore montré. Je pars en fouille dans les rayons de la bibliothèque. Je vois où il est. Avec ces piles de bouquins entassés sur plusieurs épaisseurs, pour en prendre un, il faut d’abord écarter les autres, les retenir d’une chute, allonger la main, évacuer la poussière, tomber sur un livre oublié, le reposer, s’aider de l’autre main et revenir vainqueur avec le petit livre rouge vers Hélène. L’appâter en conséquence, faire l’article, apporter son commentaire, susciter l’intérêt. Je suis fort, Hélène m’arrache le volume des mains et s’assoit sur le rebord du pieu plongeant dans la lecture.

C’est ça ! Lis l’Hélène ! Je te contemple. Tu tripotes tes cheveux.

Je serais assez content de cet heureux dérivatif si je n’étais pris malgré moi d’une sorte de tremblement. Mon nez se creuse. Ma lèvre inférieure frémit. Non, c’est au cinéma. Chez moi c’est le bras droit qui se durcit, la mâchoire qui se crispe.

L’écume aux lèvres. Je sais pertinemment que je vais me mettre en colère. Cette colère qui rampe depuis un moment. Je vais la sortir. Je la sens venir. La bête se cherche un tapis de mauvaise foi et d’arguments fallacieux. Je m’énerve, je m’aiguillonne sciemment. Je me cherche. Je sais déjà la stupidité de cette colère gratuite. Elle sera forcément incompréhensible pour toi Hélène. Tu voudras comprendre. Tu seras légitime victime, cela attisera le feu de ma colère. Ta candeur, ta vulnérabilité décupleront l’imbécile force de mon courroux. Injuste colère. Je fulmine. Je cherche par quel bout la commencer. J’attise le feu. Je te cherche. Je cherche l’incident de frontière. Toi, évidemment, tu es à mille lieues de comprendre que je vais me mettre en colère, que je rassemble mes troupes nerveuses et vengeresses contre toi. Tu ne vois rien venir. Sur ton petit nuage, tu tournes les pages du livre rouge, parfaitement calme et détendue n’est-ce pas ? Petite conne, il faut que je t’insulte intérieurement pour que ça vienne. Tu es vraiment une petite conne avec ta tenue de rat d’hôtel, une petite idiote, tu es responsable, si ça se trouve tu n’as même pas invité ton frère ou alors du bout des lèvres. Tu lui as fait croire que je l’invitais par politesse mais que je ne tenais pas à ce qu’il vienne.

Ça t’arrangeait bien, parce que pour toi, tout ce qui compte c’est la baise n’est-ce pas ? Sans ton frère, la voie se trouvait dégagée pour une bonne soirée de bouffe et de baise. Il n’y a que cette perspective qui compte pour toi Hélène ? Hélène ? !

D’ailleurs, comédienne ou pute, c’est la même chose non ? Mais tu ne m’écoutes jamais, tu ne fais pas attention réellement à mes désirs réels. Je vous avais invités toi et ton frère. Hors ton frère est absent. Tu es tellement assurée et imbue de toi-même que tu n’as pas imaginé nécessaire de t’excuser. Hélène ! Merde ! Ma colère se dégonfle, tu es trop calme, trop tranquille dans ton livre. Je n’arrive pas à me fâcher. Putain c’est trop chiant ! Je me retourne vers le buffet. Je prends le plus joli petit verre, le verre ballon, mon verre à vin préféré. Je le prends dans la main droite. Par le haut. Je serre. Le verre se brise dans ma paume.

Le verre fait si peu de bruit. Une sorte de froissement. Les petits morceaux de verre entrent dans la chair et le sang afflue déjà. Tout dégouline dans les brisures de verre, sur la nappe, je ramène la main vers moi, idiotement.

Hélène s’est levée. Interdite. Elle se précipite vers son héros ensanglanté. La scène impromptue est assez réussie d’autant que mes préludes colériques me confèrent un teint encore plus livide que celui qui m’est coutumier. Le sang dégouline. Il y aurait de quoi effrayer plus d’une jeune fille de bonne famille et susciter des syncopes mais la chère petite réagit avec une détermination, un calme quasiment professionnels. Elle s’est emparée de ma main saignante ; à point, elle en ôte les brisures de verre. Elle ne parle pas en fait, elle agit. Les plus gros fragments sont extraits mais c’est vrai qu’il reste dans la chair de très petites brisures, des échardes de verre qui ont pénétré assez profondément. Ma colère est noyée dans le sang. Je suis rendu passivement à l’experte. Hélène me demande une pince à épiler, des pansements. Je n’ai rien, bien entendu je n’ai rien ici. Un peu de coton c’est tout. Hélène décrète qu’on ne peut pas me laisser comme ça. La pharmacie est fermée. Il faut aller chez elle. Je n’ai pas le temps d’imaginer que tenir le guidon de ma vieille bécane serait bien ambitieux dans ces conditions, elle s’est ruée sur le téléphone avec une autorité, une efficacité. Je n’en soupçonnais rien ! Elle ne parlemente pas. Je l’entends résolue au téléphone. Sa mère va venir nous chercher avec la voiture. Je ne pipe pas mot. Hélène m’assoit sur le rebord du lit. Je suis un vieillard sénile. Hélène a pris le pouvoir et c’est bon ! Elle sort mon grand sac d’un placard. Va, vient, fouille mes tiroirs et en sort de quoi me changer. La voici également mettant à l’abri les victuailles entamées, rassemblant dans des feuilles de papier aluminium ce qui sera transportable et doit être consommé avant demain. La main entortillée dans une grosse étoupe de coton, je suis silencieux, assis tout droit sur le lit. Je me sens bête. Quelle célérité ! Pour un peu j’appellerais Hélène maman ! La main me pique. Mon cœur bat à tout rompre. Je me demande si l’hémorragie continue. Je n’ose pas soulever le coton. Je sais bien que c’est superficiel, mais je me demande si je souffrirai longtemps et serai gêné pour écrire.

« Tu restes trop souvent tout seul » me dit Hélène qui rajoute : « Ça te monte à la tête, j’aurais dû faire attention, tu avais envie de monde ce soir. Nous allons aller chez moi, tu verras, maman s’occupera de toi, elle a tout ce qu’il faut, une vraie infirmerie. Tu découvriras Papa dans son grand fauteuil avec sa tonne de journaux du jour. Tu verras ce crétin d’Adelin qui doit s’avachir devant la télé ou fumer avec son copain. Tu ne seras pas tout seul, c’est moi qui te le dis. Tu passes trop de temps isolé dans cette chambre. Il n’y a pas que les études dans la vie ! Et moi, moi je t’ai trop gardé pour moi toute seule ! Je t’ai bouffé mon grand ! Je t’ai bouffé avec mes histoires d’actrice et mon envie folle de faire l’amour avec toi. Mon pauvre chéri. Les actrices c’est égoïste ! Mais maman va venir ! Tu verras, tu la connais bien sûr, mais dans ces cas-là, elle est efficace et pas chiante pour deux sous ! »

Hélène ! Hélène. Le petit garçon t’a entendu. Il a bu tes paroles. Honteux et coupable à son tour. Je t’ai jugée de travers. C’était pas un jugement mais des préjugés. J’ai confondu l’actrice et son rôle. Le jeu, le sel de ta vie avec le sel de ton âme intime. Hélène, je suis une vieille chaussette émue. L’égoïste. Mais je ne peux rien te dire. Que fondre de l’intérieur dans un désarroi imprévu qui me déconcerte. Il faut que je redresse la situation. Retrouver ma dignité avant l’arrivée de ta mère. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas de l’avoir ainsi dérangée. Il faut absolument que je pense à la remercier. Que je la remercie véritablement avec des paroles chaleureuses et spontanées. Bon, je sais que si je prémédite ce ne sera pas franchement du spontané. Je ne dois pas me contenter de penser ces remerciements. Je dois les dire, les prononcer. Je ne dois pas lésiner si je ne veux pas paraître un véritable ingrat. Je dois prévoir de montrer ma reconnaissance effective. Et remercier Hélène également. Elle bouge trop dans la pièce. Elle range, je ne peux pas le faire maintenant. Il faut qu’elle soit au calme. Assise près de moi, qu’elle entende bien ce que j’ai à lui dire. J’ai souvent été chiche de compliments avec Hélène. Il faut qu’elle les entende. Je les pense. J’ai de la chance qu’elle ait été là. Oui, c’est stupide, j’ai brisé le verre dans ma main parce qu’elle était là. Pour attirer l’attention. C’est réussi, c’est efficace. Je n’ai plus de colère, je suis une nouille et l’on sonne à la porte.

On sonne à la porte et je n’ai rien entendu dans l’escalier. On sonne à la porte et c’est Hélène, infirmière en second qui ouvre à l’infirmière en chef qui arrive pour l’inspection. La surveillante entre, impeccable permanente, défait ses gants mais garde sa cape pour m’ausculter, m’ôte mon coton et examine ma blessure de guerre. Elle ne pose aucune question sur les circonstances de l’accident. Hélène en retrait attend le verdict maternel. C’est grave docteur ? Non, ce n’est pas très grave, il faut tout désinfecter, laver avec soin, mettre la main sous une lampe forte et ôter les brisures de verre à la pince à épiler.

Il n’y aura heureusement besoin ni de médecin, ni de point de suture. Ouf ! La surveillante me sourit ! Sans son sourire je culpabilisais à mort tel le dernier des emmerdeurs. Mais au contraire, Stéphane conclut en soulignant que ce sera une bonne occasion de passer la nuit à la maison et de mieux se connaître.

Je rougis de reconnaissance. Une chaude chaleur m’emplit. Hélène m’embrasse sur le front. Un vrai régal de bonheur !

Adieu petite chambre ! Ce soir je dors chez Hélène ! Elles m’emmènent dans cette grosse voiture qui nous attend dehors lanternes allumées.

En vélo, c’est une trotte. Avec l’auto rejoindre la maison d’Hélène c’est vraiment très court.

À peine eu le temps de profiter du confort des sièges de cuir, de voir bondir dans les phares quelques lapins affolés. La mère d’Hélène a conduit vite, avec sûreté, le nez dans le volant, le siège trop avancé.

Nous, à l’arrière, Hélène appuyée contre le siège avant, tournée vers moi. J’essaie de faire que la situation ne m’échappe pas plus, je voudrais plutôt, mais je me maîtrise à peine. J’ai mal maintenant et je me sens ridicule. Aucun mot ne vient. Je redoute d’avance l’instant où il faudra expliquer mon geste de bébé. Je ressasse les paroles d’Hélène. Est-ce à dire qu’elle a lu en moi ? Qu’elle sait le faire et jusqu’où ? Depuis combien de temps ? Je me suis toujours cru impénétrable, impalpable et mystérieux. Capable de penser une chose en en faisant une autre, mais aurions-nous malgré moi atteint un degré d’intimité qui me rendrait lisible à l’Hélène ?

Voilà la maison. Le perron se jette dans les phares. La cuisine est éclairée, l’entrée aussi. Je sors le premier de la voiture vaguement inquiet de savoir quel comité d’accueil je vais trouver. Je ne tiens pas à tomber sur le père avec ma main entortillée. Ni sur Adelin.

Mais personne ne nous accueille. Hélène me pousse devant. Je suis téléguidé, tout va vite. Stéphane a fermé sa voiture. On m’assoit dans la cuisine. La suspension est descendue sur la table pour éclairer ma mimine ensanglantée. Hélène fait chauffer de l’eau. J’ai peur un instant qu’on doive m’ébouillanter. Crétin ! Elle prépare une tisane tandis qu’à la pince à épiler, l’ex-institutrice, les lunettes basses sur le nez, extrait un à un les petits débris de verre. Habile et patiente. Je me serais déjà énervé. L’infirmière ne me fait nullement mal. Je suis le gentil toutou, je donne la patte en signe de soumission. Comme je ne tiens pas à voir la pince fourrager dans mes chairs et que je n’ose regarder Stéphane en face, je mate Hélène qui s’affaire et prépare un grand plateau pour une tisane fort peu austère et qui sent bon. Il y a du miel, du sucre candi et des gâteaux. Je ne connaissais pas ces tasses. Généreuses et multicolores. Instinctivement j’en ai compté quatre au moment où Hélène demande :

— Tu crois qu’il est là son copain ?

— Mais non ! Tu as bien vu que la mobylette n’était plus contre la grille.

— Je n’ai pas fait attention. Il aurait amusé Victor ce type-là avec ses cheveux longs et ses deux anneaux aux oreilles.

Adelin a des copains avec des anneaux aux oreilles. Indice. Est-ce un indice inquiétant ? Stéphane me rassure en répondant à sa fille que ce n’est qu’un déguisement et que ce garçon est très intéressant. Tolérante la maman. Ma main devient gelée. Quelle odeur ! L’infirmière vient d’y déverser une bonne dose d’éther. J’en prends plein les narines, je flotte.

Ce n’est pas désagréable. Je ne devrais pas aimer, pourtant j’apprécie. Je n’ai pas perdu pied j’ai la tête dans les brumes, écœuré et attiré.

Je devrais fermer les narines, ne pas rester au-dessus de ma main à humer les vapeurs. Au contraire, j’avale goulu ma dose de drogue. Je me laisse aller. Les femmes tournent dans la cuisine. La suspension fait un halo où je noie mes yeux. Je ne sens plus vraiment mon corps et les sons me parviennent plus étouffés. Je crois que je suis au bord de tomber dans les pommes et que personne ne s’en aperçoit. J’ai l’impression que les objets, les voix, les corps s’éloignent. Je suis encore assis devant la table, j’envisage de parer au pire. Est-ce que je dois m’affaler sur la toile cirée ou m’allonger sur le sol ? Je perds le contact avec mon corps. Je ne commande rien. Ma main me semble lourde et lointaine, un poids de métal, je n’ai pas mal, je cède délicieusement à l’anesthésie. Hélène, tu ne vois donc pas que je vais tomber dans les pommes ? Je n’arrive pas à parler. Peut-être que c’est comme ça lorsqu’on se laisse prendre par la mort. Tout s’effondre en dedans. Je dérive. Je…

Merde, qu’est-ce que je fous la tête contre ce pied de chaise ? La joue sur le carreau, ma vue est maintenant moins floue et j’ai en gros plan les magnifiques tommettes rouges bien cirées. Qu’est-ce que je fiche là ? Ah oui, je suis tombé dans les pommes. Finalement, c’était bien ça, je suis tombé par terre, pas eu le temps de contrôler, c’est allé un peu vite je crois.

Voilà qu’on me prend par-dessous les bras et me relève. Quelle poigne ! On m’assoit comme un bébé. J’entends Hélène, j’entends sa mère. Je suis l’objet de l’affolement général. J’entends une voix de garçon.

Une voix de garçon qui commente en se marrant que c’est à cause de l’éther. Merci ! J’avais deviné. C’est à cause de l’éther que je suis tombé dans les pommes. Ce n’était pas la peine d’en mettre autant. Reproches amicaux adressés à l’infirmière en chef qui se penche vers moi s’inquiète de mon état. « Oui ça va. Ça va mieux, merci. » Hélène me touche la main valide. Reprendre sur soi. Oui je me redresse, ne pas retomber. C’est bien, je vais bien. Merde ! Merde ! Je réalise en reprenant le contrôle que je viens de faire la connaissance d’Adelin.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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