Il y a trois ans, quand j’annonçais le départ pour le Rouergue, je crois que si j’avais dit partir pour la Patagonie, les réactions n’auraient pas été différentes. Incompréhension, sentiment de trahison, déception. Comment oser quitter le Morbihan ? Mais pourquoi le Rouergue ?
L’océan ne te manque pas ?

L’Océan, je l’aime toujours. Partir n’est pas se déprendre, c’est parfois mieux aimer. La région est magnifique, j’ai aimé les îles comme la côte, l’arrière pays, les villages…
Le Morbihan fut mon dernier lieu d’exercice, c’est là que j’ai vécu le COVID et le confinement, c’est là aussi que je me suis séparé d’une personne après neuf ans d’une histoire problématique.
Dans la ville où je vivais, il y avait encore mon étiquette professionnelle qui me collait à la peau. Quand on ne me saluait pas par mon ancien titre professionnel, il est arrivé plusieurs fois qu’on me demande avis ou même d’intervenir là auprès de mon successeur, ailleurs auprès d’un élu, me prêtant au passage un pouvoir que je n’avais pas. Je m’y suis refusé évidemment.
Il y avait le risque de croiser l’ex et certaines personnes liées à lui. Un jour je mettrai dans une fiction l’histoire que je regarde avec distance et presque amusement aujourd’hui : Elle fut en réalité assez glauque. Une sorte de vaudeville triste. C’est là que j’ai appris qu’une personne toxique pouvait en cacher une autre ! Cela semble heureusement loin.
J’ai songé un instant rester en Bretagne mais je voulais une rupture plus marquée, un changement de vie.
Quand j’ai annoncé que j’allais partir, beaucoup on pensé à une lubie, que je lançais ça comme une idée en l’air alors que c’était une sorte d’évidence qui s’imposait.
Mais pourquoi le Rouergue ?
Début 2023, je commençais à regarder la carte de France.
Depuis petit, j’avais déménagé 23 fois. Je suis une sorte de nomade, sans véritables racines : il n’y pas de maison que je puisse désigner comme le lieu familial où je pourrais me ressourcer, retrouver l’ambiance des jeunes années. Mes attaches se sont construites autrement, d’abord par la rencontre de personnes « différentes ». Donc pas de « retour à la terre » possible.
Cette fois, mon choix ne serait pas lié à mon destin professionnel. Pas de contrainte liée à une affectation.
Je ne voulais pas revenir dans une région déjà connue, pas non plus m’installer dans un coin trop urbain, trop fréquenté.
Il y a environ trente ans, je suis incapable de me souvenir des dates, j’avais vécu de très beaux moments amoureux près de Villeneuve d’Aveyron visitant Conques, Villefranche de Rouergue. Nous avions pris un de ces petits trains où il fallait prévenir le conducteur si on voulait s’arrêter. Faute de le savoir, nous nous étions retrouvés dans un village perdu à sept kilomètres de notre but. Mais marcher en saluant ânes et bovidés croisés en chemin n’était pas déplaisant au contraire ! Je m’étais souvenu de la gentillesse des gens, de la générosité dont ils faisaient preuve. Si on aimait un plat au restaurant, la dame, venait nous resservir de bon cœur. C’étaient des images positives. Il ne s’agissait pas d’espérer revivre une histoire ancienne, pas d’angélisme, mais quelque chose qui m’avait touché. Je m’étais senti bien dans ce lieu.
Je n’étais souvenu de la nature, des paysages incroyables…
L’annonce
En juillet, j’avais trouvé cette annonce proposant une petite maison à louer en pleine nature. Internet c’est bien, mais on ne loue pas une maison à l’année sans la voir. Il y avait près de huit heures de route à parcourir.
J’avais pu voir d’autres annonces moins enthousiasmantes.
Le 8 août au matin, je visitais la maison. Nous avons « topé là » avec le propriétaire le matin même. Heureux de la découverte, j’avais surtout était touché par le cadre incroyable : le causse, la rivière, les falaises… Ici on se sent protégé.
L’ombre poétique de Colette Magny
Si elle vécut ses dernières années dans le Tarn et Garonne, c’est à l’hôpital de Villefranche de Rouergue que la chanteuse s’est éteinte en 97. En redécouvrant cela, alors que c’est une personne qui m’a beaucoup influencé et touché, j’y ai vu une sorte de signe, d’invitation à la poésie.
Pas plus occitane que moi, la dame a trouvé en ces lieux de quoi nourrir son inspiration.
De l’attachement
Je n’ai pas l’âme d’un colonisateur. Un pays se découvre avec patience, par ses lieux, ses chemins, les personnes qui y vivent.
Je m’emploie seulement à faire honneur à la chance de vivre dans un lieu à la fois préservé et fragile.
Je mesure après ces trois premières années, ce qui s’est tissé et continue de se tisser en attachements discrets et paisibles. Dans une époque secouée, ça fait du bien de trouver un lieu cohérent avec ses propres aspirations et mode de vie.

Changer de lieu vous transforme-t-il ?
Le film accéléré que le monde nous impose ne facilite pas forcément la vie. Nul n’échappe aux difficultés du siècle.
Il ne suffit pas de déménager pour changer et d’ailleurs, changer pour changer n’a aucun sens. L’idée c’est plutôt de pouvoir trouver assez de cohérence pour être tranquille, s’exprimer et vivre ce que l’on souhaite. D’une certaine façon il s’agit de pouvoir se retrouver, être soi-même. À titre personnel, c’est pouvoir continuer d’apprendre (explorer, comprendre) , créer, partager et prendre soin.
Je le fais mieux ici dans un nouveau chapitre où les journées sont pleines.
Je n’ai pas terminé d’explorer. Je me sens au début d’un grand livre.
Un petit bail, c’est une façon de faire ses universités. Mais je dirais que je n’en suis qu’à la propédeutique.
Certains changements sont indicibles, d’autres se perçoivent presque dans la façon de sentir le monde et de se sentir dans le monde, de prendre sa place dans le paysage.
En pays de Rouergue, je vis sur la frontière que trace la rivière, le Lot. Cela joue sûrement sur les mentalités. Le Rouergue est vaste en réalité.
Pour fêter le prolongement du bail signé il y a trois ans, je reviendrai un peu sur ce que je commence à apprendre et comprendre de ce pays là.

Un mot en retour ?