Acceptons les émotions que la canicule nous envoie


Emotions

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5–8 minutes

Voici un texte un rien grandiloquent qui nous invite à ne pas masquer nos émotions au moment où nous vivons cette épreuve collective de la canicule. Mais il faudra aussi les écouter pour agir !

L’épisode du confinement nous avait envoyé nombre de signaux. Une fois le spectre du virus éloigné, nous avons fait mine de croire qu’il serait possible de faire comme si de rien n’était et voulions reprendre « comme avant ». Faisant fi des héritiers de Cassandre, nous avons pensé pouvoir nous contenter de quelques discours et de mesures cosmétiques. Nous sommes avec cette canicule, renvoyés dans les limites de notre corps, affrontant nos émotions, mesurant que nous tenons tout simplement entre nos mains l’avenir de l’humanité. Ce qui vaudra bien de bousculer nos priorités et nos habitudes.

Vivent nos émotions !

Je ne voudrais pas donner le sentiment de me réjouir. Combien vont payer de leur vie, de leur santé, de souffrances accumulées ce nouvel épisode qui ne doit qu’à notre impéritie ?

Le hasard n’y est pour rien tant nous avons accumulé les raisons qui conduisent à ce moment que nous traversons. On ne savait pas dire le jour, ni la durée, mais rien de surprenant.

Si l’égoïsme de certains, les plus favorisés, celles et ceux qui disposent du pouvoir et des moyens de communication, pourrait nourrir notre ressentiment, justice devra être faite un jour ; réparation surtout.

Nonobstant, il suffirait que les plus faibles, les plus nombreux, s’unissent et s’opposent à cet état de fait, nous pourrions changer bien des choses. Mais les plus faibles ne connaissent pas leur force.

Il y a tous les ingrédients d’une légitime protestation, d’une révolution peut-être, mais si nous voulons éviter le bain de sang, il faut que des valeurs puissent être reformulées, exprimées et alors qu’un projet puisse être élaboré et mis en œuvre collectivement.

Mais avant cela, il faut pouvoir dire nos émotions.

Dire notre émotion ce n’est pas seulement être bouleversé·es quand on apprend que des vieillards étouffent dans leur logement, qu’on a laissé de jeunes enfants mourir de chaud dans une voiture, quand un nombre effarant d’adolescents se noient n’ayant ni appris à identifier le danger, ni appris à nager. C’est aussi penser que l’inacceptable devient l’ordinaire dans des écoles surchauffées, des prisons surpeuplées, des hôpitaux où l’on peut souffrir d’hyperthermie. Des trains ne peuvent plus rouler. Des machines électriques tombent en panne. Des distributeurs de billets se bloquent. Travailler devient impossible dans nombre de métiers… Des bêtes meurent dans les élevages, des récoltes ne viendront pas à leur terme.

Cinq jours, dix jours, plus peut-être en épisodes plus ou moins courts vont nous asséner des coups, épuiser notre énergie et notre moral, fermer à chaque fois un peu plus l’espoir d’un avenir sans souffrance.

Il y a les émotions collectives, il y a la peur de l’avenir et nous au milieu. Si certains s’entêtent à nier, la plupart d’entre nous sommes secoués, bouleversés. Est-il possible de minimiser au risque de nier le réel et de nous annihiler en nous condamnant à une crise plus grave encore la prochaine fois ?

Est-il possible de nous nier chacune et chacun dans la souffrance individuelle, dans l’exacerbation de nos souffrances physiques et psychologiques en refusant de prendre en compte notre pleine humanité celle qui aspire à la liberté et à la création ?

Il faut d’abord nous donner les clés de nous-mêmes, le droit à l’émotion, non pas pour sombrer dans le noir, le pessimisme destructeur ou le ressentiment mais pour mieux nommer ce qui compte en nous, pour nous. En sommes-nous capables ?

On se sent faible face à ce qui nous paraît inéluctable : la force du soleil, les aléas de la nature.

Contrairement à ce qu’on laisse entendre, non seulement il n’y a pas de fatalité, mais par-dessus tout, il n’y aura que la solidarité pour nous sortir d’affaire. J’entendais encore ce matin un médecin le rappeler à la radio. « Nous n’avons pas tiré les leçons de la canicule de 2003 » disait-il.

La solidarité et le changement de paradigme

Certains pensent pouvoir se sauver tout seuls. Mais à moins d’avoir construit une armée de robots à leur service capable de ne pas se révolter un jour contre eux, il n’est pas de destin, fût-ce celui de l’homme le plus riche, qui puisse se passer d’autrui. Même les esclaves les plus dominés peuvent se révolter.

Dans le plus salaud d’entre nous reste toujours une part d’humanité.

Mais surtout, la solidarité peut se propager comme une bonne épidémie. Il suffira de quelques uns qui y croient pour nous remettre en dynamique.

Face à l’incendie, il est rare que le dernier des motivés ne se mette pas un jour dans la chaîne, conscient qu’en aidant les autres, il se sauvera lui-même.

Si nous éprouvons des émotions, des troubles, de la fatigue morale et si nous pleurons, c’est qu’il reste une chance de nous sauver.

Si le ton que j’emploie paraît grandiloquent, c’est qu’il est temps non seulement de prendre en compte nos émotions mais d’écouter le message d’humanisme que nos émotions envoient.

Il s’agit d’empathie envers nous-mêmes et envers autrui. Il s’agit de désigner clairement ce qui compte pour nous, ce que nous recherchons vraiment. Il s’agit de rappeler que le plus individualiste et autonome d’entre nous, aura toujours besoin des autres, pour apprendre, créer, s’émanciper et que seul le partage nous permet de nous multiplier.

La croissance a été confondue avec une compétition où il s’agissait d’accumuler le plus de richesse et de pouvoir. Alors que la véritable croissance consiste à promouvoir une société dont les membres sont capables de bien veiller les unes et les uns sur les autres. Bien veiller cela ne veut pas dire prôner une société de l’égalitarisme ou encore moins de la surveillance, c’est plutôt permettre à chacune et chacun de prendre sa place, de ne pas avoir à souffrir dans ses besoins vitaux et de pouvoir s’émanciper de son destin.

Il nous faut accepter nos propres émotions comme le signe heureux de notre humanité. Il nous faut apprendre ensuite non pas à « gérer nos émotions » comme disent les coachs conformistes, mais à les utiliser comme outil de transformation, comme une sorte de carburant pour signifier que nous avons compris le message et que nous allons agir notamment en rappelant à la pauvre classe politique que nous n’attendons pas quelques ventilateurs, la climatisation et des aménagements d’horaires. Nous attendons une entrée par le réel, nous attendons que la grille de lecture des priorités change.

On peut même se dire qu’il y aurait alors la chance pour nous de nous exprimer du côté de valeurs de progrès réactivant l’esprit des lumières. Ça pourrait être joyeusement contagieux au delà des frontières !

Il faut accepter ce que nous disent nos émotions qui parlent souvent à notre place. On évoque souvent l’enfant intérieur et il souffre de la canicule, et il n’en peut plus et il a le droit. Puis, parce que nous avons grandi et pour son épanouissement, nous avons à lui dire que nous connaissons déjà nombre de solutions, qui plus que des sacrifices demanderont des choix, l’expression d’une volonté et un projet autrement enthousiasmant pour nous relier, nous réunir et nous engager.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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