La question est venue hier soir. Nous parlions avec un ami des sites de rencontres quand il réalisa éberlué que j’avais connu une époque où ça n’existait pas. Impression soudaine d’être un dinosaure à ses yeux. Alors, avant la pride de Najac, minute de remémoration d’une époque pas si lointaine : voici comment je faisais pour rencontrer.
J’étais collégien
Mon premier, ce fut dans ma classe. C’était la fin du collège. Je ne me suis absolument pas posé la question de savoir s’il aimait ou pas les garçons. Le fait qu’il réponde favorablement à mon invitation à passer des vacances ensemble était pour moi comme une confirmation implicite même si aucun de nous deux n’avait jamais « rien fait ».
D’une certaine façon les choses étaient simples.
Sandwich
Au Lycée, ce fut beaucoup plus compliqué. J’étais très amoureux d’un garçon avec lequel nous passions beaucoup de temps, nous retrouvant chaque matin, passant nos récrés ensemble et nombre de pauses méridiennes alors que nous n’étions pas dans la même classe. Nous ne nous étions pas fait de déclaration, mais c’était déjà plus qu’une amitié.
Je me souviens de longues heures où nous étions sur notre banc, littéralement collés l’un à l’autre. Je vois encore ses yeux aux longs cils recourbés, son profil et ses longues mains fines qui volaient dans l’air. Il était volubile, drôle. Sensible. Un jour, fort de ma première expérience, je voulus l’inviter à passer un week-end ensemble et venir dormir à la maison puisque nous habitions dans deux villages distants de quelques kilomètres. Je vois encore ce moment. Il me fixa longuement puis répondit : « — Je vais réfléchir et je te dis. » Je me souviens que les jours suivants, contrairement à son habitude, il ne me retrouva pas le matin avant les cours. Je ne le voyais plus à midi, ni aux récrés. Je crus qu’il était tombé malade. Je mis plusieurs jours à le chercher dans les différents bâtiments pour enfin le retrouver presque gêné. Il avait le regard fuyant. Je tentais de prendre de ses nouvelles et de savoir s’il viendrait un jour. « — Ça va pas être possible. » Et depuis ce moment là, je ne le vis plus qu’avec (pardon pour elle) la fille la plus laide du lycée (elle ressemblait à Léon Zitrone) qu’il avait pris auprès de lui comme pour se protéger. Elle, toute heureuse le suivait me jetant des regards en coin.
Alors, le lycée s’acheva, austère. À la campagne, pas facile de rencontrer quiconque. Ma mère donna un temps des cours à un étudiant, un jeune homme gay qui m’avait capté en trente secondes, mais il était bien trop préoccupé par ses propres ennuis pour se préoccuper de moi.
Je dus attendre la première année à l’école normale d’instituteurs pour tomber sur « Sandwich ». C’était un encart de Libé avec des annonces. On pouvait répondre, on pouvait écrire. Certaines étaient assez « olé-olé » d’autres d’un romantisme torride ou poétique… J’ai déjà raconté que j’en écrivis une qui me valut soixante réponses suivies souvent de jolies correspondances. Tout cela avait le mérite de permettre de prendre le temps et j’ai malgré tout rencontré des personnes. Le premier garçon avec lequel je vivrai plus tard et qui vint même s’installer au début chez ma mère, c’est par annonce qu’on s’est rencontrés.
Téléphone et Minitel
Il y eut plus tard, la folle période du téléphone et du minitel. Je n’ai pas été adepte du téléphone. C’était très cher, vulgaire, il y avait des animateurs qui tentaient de retenir ceux qui passaient. Certains réseaux, il fallait enregistrer une annonce vocale et l’on « bipait » sur la voix qui nous plaisait dans l’espoir d’une réponse. D’autres c’était comme un forum où les gens s’invectivaient… Affreux.
Le minitel en revanche permettait de prendre le temps. Là aussi, il fallait faire très attention. Le 3615 c’était très cher. II fallait passer par le 3614 dont les places étaient limitées. Ça servait un peu d’appât. Je ne me souviens plus très bien comment ça fonctionnait mais il n’y avait que du texte et le clavier du minitel n’était pas des plus confortables. Alors quand ça fonctionnait, on s’appelait au téléphone. Le téléphone, c’était celui de la ligne fixe avec tous les risques encourus si on tombait sur des personnages capables d’appeler en pleine nuit ou des crétins homophobes. J’ai eu une ou deux séances pénibles. Plus tard j’utilisais le filtre du répondeur. Avec ce système, je n’eus que peu de rencontres. Il y avait des faux plans, des personnes qui ne correspondaient pas du tout à leur description, des tarés qui convoquaient plusieurs personnes au même endroit. Cela menait à des drôles d’histoires si on n’y prenait garde.
Il y eut de belles conversations qui ont débouché parfois sur des relations… Des échanges étonnants quand je me suis retrouvé à discuter avec un humoriste pas encore (tristement) célèbre ou un politicien pas encore d’extrême droite mais déjà toxique. Il fallait se fier à son intuition avant de se rendre aux rendez-vous… préférer les lieux publics aux appartements. Ça reste valable à mon avis.
La rue
À Paris, en réalité, les rencontres qui ont pu conduire à de jolies histoires et même de vraies relations, c’était souvent dans la rue tout simplement. Paradoxalement je n’ai jamais fait de rencontre dans le quartier gay. Parfois suivi, parfois croisant et recroisant la personne… Je me souviens de ce beau japonais qui m’a suivi jusqu’à la maison. Assez direct. Un styliste qui n’avait que quelques mots d’anglais et ses yeux. Mais au fond ce fut très beau et communicant. Il y avait là quelque chose de simple, spontané et direct où les affinités, le feeling comme on dit, dominaient le sexe, même si la dimension sexuelle était fort présente. J’ai pu rencontrer des personnes incroyables.
Si j’ai fréquenté les bars gays du Marais, je me suis contenté d’aller sagement aux Marronniers ou à l’Étoile Manquante et en général avec des amis pour commenter la faune locale comme le font ensemble des jeunes gays capables de persiflage. Je n’ai jamais mis les pieds dans un sauna, encore moins dans les backrooms. J’aurais eu l’impression de me sentir enfermé. De toute ma vie, j’ai dû aller trois ou quatre fois en boite et toujours en couple ou avec des amis et j’ai détesté.
Il y avait les lieux de rencontres : depuis le Moyen-Âge, je ne sais pas si ça marche encore, ça se rencontrait beaucoup au jardin des Tuileries et les soirs d’été ça pouvait être très chaud sous les ponts et les passages souterrains. J’étais sûrement à la fois trop trouillard et romantique pour aller tripoter dans l’ombre des gens dont je n’aurais pas vu le visage. Je me souviendrais toujours d’avoir croisé sur les quais de Seine, un très beau garçon, visage d’ange, allure fragile, de m’être dit que je lui parlerais bien mais qu’il fallait l’aborder avec délicatesse et que revenant sur mes pas décidé enfin à lui parler, je le trouvai agenouillé aux pieds d’un type immonde avec son grand manteau, son chapeau et la clope au bec. Ce genre d’épisodes me désespérait. Le Canal St Martin, c’était pire encore. Aux Tuileries, le soir, une espèce de milice pouvait débarquer avec chiens et matraques, au Canal j’ai vu la police qui contrôlait exclusivement les immigrés ou ceux qui semblaient l’être. Ambiance sombre, digne d’un polar. Alors je restais à la périphérie de ces espaces ce qui ne m’empêcha pas de faire des rencontres qui débouchèrent sur de belles amitiés ou des relations étonnantes.
Internet
Vint ensuite Internet. Avant même les applications sur smartphone. J’avais certes acquis de l’expérience, mais je trouvais que le charme était rompu. Là pour le coup le sexe et l’urgence dominaient avec des attitudes assez déplaisantes, consuméristes, sélectives… Quand il ne s’agissait pas de profiteurs ou d’arnaqueurs de toutes sortes.
La tendance ne s’est pas améliorée avec les applications de rencontres sur smartphone qui ont introduit en plus la géolocalisation. Elle est si fine que j’ai vu un jour débarquer à la maison dans une petite ville de Bretagne, une personne que je n’avais pas invitée ! Les gens devraient être prudents avec ces applications qui ne se privent pas de voler vos données personnelles. Certaines ont été condamnées. Arnaqueurs, profiteurs, agresseurs rodent aussi. On peut rencontrer des personnes intéressantes par ces applications, je m’y suis fait des amis, mais au final il y a peut-être moins de probabilités de rencontrer là l’élu de son cœur que dans la vraie vie…
Une disponibilité
Pour échanger avec des femmes et des hommes hétéros, force est de constater qu’iels partagent les mêmes déboires avec les outils numériques.
Autrefois, il y avait le bal du samedi soir. Certains rencontrent l’autre sur leur lieu de travail, au spectacle, dans le cadre d’une activité… j’ai le sentiment qu’aujourd’hui comme hier, pour rencontrer une personne intéressante, il faut pouvoir se montrer disponible.
Quand je n’ai pas envie qu’on me cause, je trace, mon regard est centré sur mon but et personne ne risque d’avoir envie de me parler.
Si au contraire je reste ouvert et disponible par mon regard ou mon attitude, il y aura souvent des échanges. Ils peuvent être fugaces, sans intérêt ou plus intéressés qu’intéressants mais je me sens beaucoup plus rassuré par les échanges de visu et in situ qui permettent d’emblée de ressentir la personne.
Il faut écouter son intuition, ne pas s’illusionner mais accepter l’heureuse surprise, ne pas être imprudent·e mais oser le risque de se découvrir et découvrir l’autre… Au fond, je me dis à l’expérience, que la question du moyen est moins importante que la disponibilité, l’attention et l’intention que nous mettrons dans la possibilité d’une rencontre. On voit la personne dans ce qu’elle est avant ce qu’elle dit d’elle-même, ou en tout cas dans la façon dont nous pouvons la ressentir et pour ce qui me concerne, dans le flux poétique qu’elle diffuse ou pas… Peut-être que c’est ce qui est permanent, quelque soit l’époque…

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