Si je regarde ma vie, dans mon quotidien le plus simple, de quoi ne pourrais-je me passer et qui me manquerait furieusement au risque de me faire souffrir ? Chacune, chacun probablement n’écrirait pas la même chose. Il y a ce qui est vital, ce qui est nécessaire, ce qui est indispensable, ce qui nous aide à vivre.
Le libre choix
Le prisonnier à l’isolement, sans ses objets familiers, sans ses proches, s’il peut être responsable de sa situation, pas forcément, n’a pas choisi son sort. Le moine bouddhiste dans sa petite cellule tenant tout ce qu’il possède dans un petit coffre est heureux du sien.
Je ne saurais me passer de pouvoir choisir dans ma journée ce que je voudrais faire, de pouvoir aller et venir. S’il existe des repères et des contraintes, je veux pouvoir me mouvoir en créant, en agissant de ma propre volonté.
Lorsqu’on vieillit, il faut négocier entre les contraintes du corps moins fort et la richesse d’un temps plus ouvert pour inventer sa propre partition.
Nos petites habitudes
Je ne pourrais me passer de mon thé le matin. Je ne pourrais me passer d’écrire. Je ne pourrais me passer de lire. Mais il est des choses que je n’ai pas toujours connues et dont j’aurais du mal à me passer si je ne les avais pas. Le jardin, l’air pur, l’amitié et l’amour.
Je ne saurais me passer d’apprendre, de créer et d’être relié, de partager.
Dans les habitudes de ma vie, les gestes du quotidien, il y a des choses installées depuis l’enfance. Je saurais me passer des livres, de les posséder complètement. J’ai appris il y a peu à limiter l’accumulation (même s’il en reste beaucoup), je ne saurais me passer de lire. Lire est une seconde respiration.
Mais je suppose que si l’on me jetait dans un cachot sombre, sans livre, j’écrirais dans ma tête un roman que j’apprendrais par cœur.
Du manque peut naître la création.
Ainsi sont nés de merveilleux poèmes d’amour.
Mais vouloir posséder, c’est de l’orgueil ou de la paresse.
Des machines nous accaparent aujourd’hui au nom de la révolution numérique et qui veulent à présent nous empêcher de penser et de créer par nous-mêmes.
D’autres distraient de notre temps ce qui serait pourtant précieux à notre émancipation, à notre capacité créative.
Vieux, malade, délirant un peu, mon grand-père avait eu pour sa femme cette parole terrible qui la blessa parce qu’elle marquait certainement sa propre déception comme une révélation pour elle : « Tu es futile ».
Trois mots terribles, lapidaires. Comme un couperet, une sanction. Tu es futile. Par tes pensées, tes préoccupations, tes actes surtout.
Je n’ai pas dit que je ne pourrais me passer de respirer, de manger, de boire, de mes fonctions biologiques.
Les objets
Dans la maison des objets assurent une présence plus ou moins facilitatrice au quotidien. Il me serait difficile de me passer de la bouilloire ou du feu pour chauffer l’eau du thé. Je n’aimerais guère manquer d’eau chaude et de lumière. Je n’aimerais pas devoir me laver sans savon ni pâte dentifrice. Je n’ai pas besoin de tous les vêtements que je porte, mais aller nu me serait difficile dans notre société et surtout en hiver.
Je n’ai pas de montre, mais je cherche souvent l’heure.
J’ai un lit pour dormir, mais ado je pouvais le faire très bien sur un matelas au sol. Ça me donnait presque une forme de liberté que je regrette parfois.
Je pourrais aller faire mes courses à pied au village, peut-être dépenserais-je moins au final qu’en me rendant tout à l’heure à la sous-préfecture. Il y a pourtant des choses qu’on ne trouve pas ici.
La santé
Je me passe de médecin, j’en vois un une fois tous les cinq ou dix ans, pour des broutilles. C’est ma chance. Mais parfois je brise mes lunettes alors il me faut en changer. Je me suis fait rajouter deux dents.
Marcher m’est devenu peu à peu indispensable. Mon cerveau s’est habitué à cette bonne habitude. Pourtant je n’ai pas été bien éduqué : le sport ne m’attire pas en tant que tel. Je dois me forcer un peu et c’est devenu difficile avec le peu de muscles et de force qu’il me reste. Je suis jaloux de celles et ceux qui montent la côte, hardis sur leur vélo.
L’amour
J’ai aimé, j’aime encore. Je me suis passé de l’amour de certains.
Il y a ce dilemme toujours : aimer est indispensable. Mais les amoures, les amitiés, ont pu changer. Soit que la mort soit venue, soit que la relation se soit défaite. Le souvenir est là, indispensable, mais ne comble pas, il peut même être douloureux.
On peut prendre sa retraite professionnelle, si on doit prendre sa retraite de l’amour ou de l’amitié, alors ça devient épouvantable comme perspective.
Mon chien est mort il y a presque six mois. Je n’ai pas toujours eu de chien. Lui me manque douloureusement et ce d’autant plus que je me dis que c’était mon dernier chien. Je peux rêver de lui, regarder ses photos, me souvenir de merveilleux moments. Ce qu’il m’apportait me manque, y compris sa joyeuse énergie, son optimisme. Je ne le trahirais pas en reprenant un autre chien, ce sont des scrupules qui me retiennent, quelque chose en moi qui me dit, « il faut être raisonnable ». Pourtant à chaque fois que j’ai aimé dans ma vie, ça n’a jamais été raisonné et encore moins raisonnable et c’est cela qui m’a permis de vivre des moments incroyables et de faire des rencontres qui m’ont appris, ont été une création et m’ont transformé… même si ça n’a pas toujours été des expériences joyeuses.
Je crois que je ne pourrais me passer de chanter. Les muets chantent intérieurement. Je crois que je ne pourrais me passer de danser. Sûrement on peut danser avec le seul mouvement du souffle intérieur. Je n’ai pas dit que je ne pourrais me passer de poésie. Je pourrais me passer de poèmes, mais pas de la poésie de la vie, c’est-à-dire de la perception de la vie au travers du mystère des objets inanimés et de la joie qui émane des êtres vivants : la fleur, l’animal, l’enfant.
Je ne pourrais me passer de l’intelligence et du dialogue qu’elle engage. En cela, le dialogue avec l’intelligence artificielle conversationnelle est une forme de perversion toxique s’il n’invite pas à structurer une rencontre avec soi-même que l’on nourrit bien mieux en l’enrichissant d’un apprentissage réel qui ne se limite pas à un prélèvement d’informations externes, sans corps, sans démarche, sans connexion avec soi.
Je ne saurais me passer d’être connecté avec moi-même, mes propres sensations, l’exploration intérieure de mes possibles infinis comme de l’exploration extérieure des possibles offerts par la vie, la relation à la vie, aux êtres vivants et par-dessus tout avec cette merveilleuse joie, cette rencontre de l’autre, non pas comme objet, non pas comme reflet, mais comme source d’apprentissage et de création. Même s’il ne naît pas d’enfant d’une rencontre amicale et pas forcément d’une rencontre amoureuse, il naît une procréation, c’est-à-dire, cet imprévu, cette découverte qui fait de la joie du merveilleux hasard. C’est l’étincelle née du frottement des pierres. Il faut toujours ce frottement et deux pierres pour que naisse l’étincelle. Et chaque étincelle est unique et admirable. Je ne saurais me passer d’émerveillement.
Je ne saurais me passer de l’imprévu ce qui suppose d’oser le risque de l’incertitude.
L’écrivain espère toujours être lu pour au moins pouvoir imaginer qu’il est relié à l’autre, bravant l’impermanence et défiant le temps.
Je ne pourrais me passer de me souvenir, d’imaginer et de pouvoir pleinement plonger dans le présent.
Le quoi contient le qui.
Mais vous, de quoi ne sauriez-vous vous passer ?

Un mot en retour ?