Si elle est usée, un peu abîmée, c’est que je la possède depuis l’enfance. Objet poétique s’il en est, je l’ai rapportée de Bou Saâda, petite oasis appelée aussi la porte du désert. Rose des sables, formation minérale évaporitique, on lui prête des vertus. Sur les arêtes de ses pétales j’aime y passer l’index comme pour décrypter les souvenirs et me relier à l’intime.
L’Algérie au cœur
J’ai déjà raconté les vacances d’avril en Algérie. Fin des années soixante et tout début des années soixante-dix. La lumière, la gentillesse, les parfums. Quand j’y repense, je mesure combien mes grands-parents nous ont enseigné à rencontrer les gens naturellement, là où ils étaient. Ils n’ont jamais été contaminés par l’esprit colonialiste, n’ont jamais montré la moindre condescendance. Les gens là bas se montraient sans ressentiment même si cette amie algérienne m’avait montré à Alger les cicatrices des balles dans certains arbres du parc près de la maison ou sur certaines façades. Personne n’avait oublié les horreurs de la guerre. Je l’ai déjà dit tout était là, la paix retrouvée, pour nouer de belles amitiés que de vrais imbéciles s’évertuent encore à rendre impossibles.
Bou Saâda et la rose des sables
Pour le petit garçon que j’étais, le lieu était magique. Je ne vais pas raconter de nouveau l’hôtel où le robinet dans la baignoire laissait couler du sable comme de l’eau, ou les enfants qui courraient joyeux autour du caniche de ma grand-mère… J’essaie de me souvenir où je l’ai trouvée cette rose des sables et les explications de mon grand père le géologue.

Vous l’apercevez quand il était jeune. Photo des années trente. Il n’était pas encore le savant reconnu qu’il devint. Nous ne comprenions pas toujours ses explications. Mais il savait le secret des pierres. J’étais impressionné par ce savoir immense. Lui si timide, qui se confiait peu, devenait disert quand il s’agissait de parler des secrets de la terre. Savant, chercheur, il était avant tout ce professeur et pédagogue que bien après sa retraite des étudiants préparant leur thèse venaient consulter impressionnés. Il expliquait la sédimentologie et il pouvait décrire un paysage pour tenter sinon de nous le faire comprendre, de nous montrer en tout cas les profondeurs de ce temps géologique. Alors cette rose des sables était comme le témoignage merveilleux d’un phénomène admirable. Une histoire de gypse. Une histoire de cristallisation. Et chaque rose est unique. Parfois sa taille peut s’avérer impressionnante.
Si j’essaie de me souvenir, je m’imagine, je crois que mon pied a buté sur elle alors que je portais des sandales et que nous avancions à l’entrée du désert. Peut-être bien que je l’ai ramassée étonné, et qu’on m’a expliqué. On a dû me dire aussi qu’elle était fragile.
Le désert c’était comme un océan aussi merveilleux qu’effrayant.
Dans ma chambre
Je l’ai rapportée en France. Elle a longtemps été dans ma chambre d’enfant, d’adolescent, de jeune adulte. Une sorte de présence aussi fidèle que discrète. Elle m’a suivi à Pontoise, en Provence, à Paris… en Bretagne et la voici en pays de Rouergue posée sur la cheminée. Tout près du grand père, entre les deux espèces de petits moules de pâtissier, le sifflet de guide de ma mère et mon sifflet d’instituteur ! Et je me prétends détaché des objets ?
Que me dit-elle cette rose attachante et bavarde qui sache toucher en moi ce point sensible ? Comment sait-elle si délicatement me relier à ce petit garçon qui allait bientôt quitter l’école ?Elle m’a vu grandir, comme une pierre maternelle. Elle était près de moi quand j’inventais mes premières chansons ou lorsque j’écrivais des pièces de théâtre que nous allions jouer avec les copains. Muette, combien de fois ai-je laissé glisser mon doigt la reconnaissant les yeux fermés et surpris de découvrir qu’à chaque visite tactile l’exploration pouvait ouvrir vers de nouveaux espaces ? La rose des sables, objet fidèle et sensuel porteur de ma part féminine. Ce mystère que je tente de décrypter en l’effleurant, ce n’est que mon propre mystère. Que dis-tu de moi Rose des sables qu’à chaque fois je découvre et explore ?
On prête des vertus apaisantes et de protection à la rose des sables, pierre vue comme objet de méditation… Je suis plutôt enclin à la rationalité. Pourtant c’est vrai que je l’ai souvent regardée et touchée comme pour me rassurer.
Une main pourrait s’en saisir. Je serais attristé qu’elle disparaisse tout autant pour ce qu’elle porte en elle même que ce lien à ma propre histoire…

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