La caméra de Papé


caméra 8 mm Armor

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4–6 minutes

Un petit marteau, le tableau de Luis, voici la caméra de Papé. En la photographiant de près je vois qu’elle est sale. Elle pourrait fonctionner encore. Objet poétique ? Machine à rêver et réveiller les souvenirs d’une époque révolue…

Elle passionne les enfants

Les adultes tentent d’estimer sa valeur. Pas tant que ça. Les enfants veulent la toucher et la prendre en main, regarder. Petite, elle surprend par son poids. C’est une caméra Armor 8mm avec laquelle on faisait des films sur des bobines qui duraient trois minutes environ, probablement du 16 images par secondes. Le boîtier métallique donnait tout son poids à l’appareil. Pas de piles, ni de batterie, mais un système avec un remontoir qui fonctionne encore. En réglant la molette devant on pouvait semble-t-il faire des photos à l’unité ou filmer en appuyant et en maintenant l’index ce qui déclenchait le son si particulier du mécanisme, une sorte de grésillement.

Les films étaient muets mais l’image projetée ensuite était bonne à la condition de bien régler l’objectif manuel.

C’était juste après la guerre. Les années cinquante. Mes grands parents avaient six enfants, commençaient à voyager et mon grand-père filmait beaucoup.

Les bobines quelque part dans une malle

Aujourd’hui les bobines sont quelque part dans la famille et dorment dans une malle. Des dizaines de bobines qui attendent d’être montées, numérisées peut-être. Tout n’est pas clairement daté ni identifié et ce serait un travail conséquent. Certains films ont séché et peuvent se casser. Plus difficile encore serait d’y retrouver le nom des personnes filmées.

Les séances dans la chambre du bas

Il arrivait à notre grand-père de vouloir nous faire des séances de cinéma. Dans la maison des grands-parents en Haute-Provence, l’été, avant le goûter, dans la chambre qui jouxtait son bureau il montait l’écran blanc, installait l’appareil sur la table de projection. Certains films avaient été montés mais d’autres restaient en petites bobines courtes qu’il fallait donc changer souvent. Lui savait plus ou moins ce qu’il y avait sur les films.

On nous appelait. Les enfants s’asseyaient un peu partout, se serrant dans un mélange complices de caresses et de tendresses. La grand- mère et les tantes avaient des chaises et le grand-père officiait debout.

Ce n’était pas une séance de cinéma ordinaire. C’était joyeux et reliant. Le meilleur de ce que peut donner une famille. Nous étions à nos jeux et notre bonheur d’été, nous les petits enfants, les cousins qui avions pour jouer librement le chalet, la colline, le champ des oliviers, les chiens et la piscine et là sur l’écran, notre grand-père nous donnait à voir nos tantes et mon oncle, ils étaient six, jouant dans les forêts et les jardins, sautant dans des lacs ou des piscines. Ou bien on nous montrait des images de voyage : mes grands parents étaient allés en Amérique, en Inde. Ils vécurent en Iran et en Algérie.

Tout tenait dans les commentaires. La grand-mère avait le souvenir sûr, les tantes se contredisaient. On s’extasiait, riait, se moquait. Voir ses parents enfants est toujours une révélation pour un gamin.

Le jeu c’était de reconnaître qui était qui parmi les adolescentes pleines de vie, un peu grassouillettes tout à leur bonheur de ces années d’après-guerre qui étaient aussi des années d’un certain enthousiasme. On voyait déjà les caractères se dessiner, la mélancolie de ma mère.

Je l’ai déjà dit, on n’a pas assez pris soin de ces enfants de la guerre.

Mon grand-père avait filmé avec cette caméra peut-être jusqu’à l’orée des années soixante-dix. On nous voyait encore avec ma sœur, petits, jouant dans une piscine à l’eau très verte en Iran. Puis peu à peu les films furent moins fréquents et mon grand-père ne filma plus. Les filles avaient grandi, certains épisodes étaient devenus plus tristes et ne méritaient pas d’être filmés.

Nous aimions voir ça, mais le grand-père s’emmêlait dans les bobines. Ma grand-mère rouspétait, nous retenions notre impatience mais la classe chahutait un peu. Des incidents survenaient, un film cassait. J’avais appris peu à peu à me glisser dans l’ombre pour aider, glisser le film dans l’encoche de la bobine. Le Parkinson insidieux commençait à limiter les gestes de mon grand-père. Ses airs distraits de professeur Tournesol nous faisaient rire. Nous n’aurions pas dû. Lui qui avait tout filmé, nous aurions pu marquer plus de reconnaissance, mais il restait discret jusque dans sa propre tendresse à notre égard. Vieux savant pacifique commandé par sa femme, homme de douceur et d’humilité.

J’ai dans la tête des bribes de séquences, je vois mes tantes courir avec leurs jupes longues, certaines en uniforme de guides. Certaines parfois couraient en riant vers la caméra et surgissaient en gros plan. De façon subreptice surgissaient là une arrière grand-mère, ailleurs d’autres personnes que nous ne savions nommer et des paysages de désert filmés à l’infini.

Plus tard

Jeune instituteur, j’avais réussi à m’offrir une caméra. On était passé au super 8. Ma caméra était sonore. Je fis quelques films mais le développement coûtait un bras et on n’avait pas le droit à l’erreur.

J’ai tout jeté comme la plupart des photographies. Personne ne pourra organiser de séance avec mes films un après-midi d’été et personne ne sera encombré de ces bobines aux longs fils qui se déroulaient parfois toutes seules.

Car si je tiens encore quelques rares objets près de moi, je ne veux pas être prisonnier du passé laissant à mon cerveau le soin de trier seul et d’archiver ce qui ne s’efface pas.

Je suis une fin de race. L’impermanence des choses m’oblige, me donne pour devoir de me concentrer sur ce que j’ai à vivre plutôt que ce que j’ai vécu. C’est là que ce situe l’aventure.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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