Savez-vous improviser ? Dans les vastes champs qu’offre l’improvisation, on pense souvent à l’improvisation poétique. Une vision restrictive la présente comme une performance, une joute orale, un acte spectaculaire. Ou bien on croit laisser parler l’inconscient. Mais si nous cherchons la poésie, ce qui va compter c’est l’inattendu de la métaphore surgie. Ce qui se travaille alors ce n’est pas un appareil de règles, mais une disponibilité à soi vers la langue.
Accepter l’échec
La performance m’emmerde car elle sous entend qu’il y a de la compétition dans l’air. La compétition n’a rien à voir avec la poésie.
Au sens où l’entend la société, les véritables poétesses et poètes, ne sont pas conformes. Ils doivent leur survie à la poésie ou alors ils disparaissent au bout du monde et font du trafic d’armes pour donner le change.
Quand on me parle d’improvisation poétique, je vois que l’on réduit trop souvent l’affaire à un jeu théâtral : sur une scène, dans la rue, un quidam vous demande deux mots et va jouer avec. S’il est bien entraîné, il va trouver le tempo et savoir jouer avec les sonorités.
Il y a peu de chances que la poésie ne surgisse jamais de sa déclamation : il ne suffit pas que ça sonne et encore moins que ça rime.
Ça peut amuser les zunes ou les zautres, la plupart du temps, ça m’ennuie parce que c’est convenu et n’est que très rarement subversif. C’est fait pour flatter l’oreille de la foule. La foule n’a pas d’âme.
L’improvisation poétique, la véritable, relève plutôt de l’art d’un funambule qui s’exercerait dans le secret de sa nuit.
Le poète essaie et s’il improvise, plus qu’en lui même, il fera confiance aux mots. Mais il peut n’y avoir que du silence, ou des ratées. Le public n’aime pas ça. La poésie n’a pas besoin d’être spectaculaire.
Tant pis si ça ne vient pas, si l’essai s’enfonce dans le sable. Le tout c’est d’oser tenter encore.
L’inconscient ne parle pas tout seul, nous le filtrons toujours
Après la religion, le deuxième dogme qui vint nous asservir est celui de la psychanalyse. Nous en avons encore bien des séquelles. La psychologisation de nos souffrances est aussi cet asservissement qui empêche toute chance réelle d’émancipation. Nombre de surréalistes qui se disputèrent beaucoup, voulurent laisser croire que pourvu qu’on sache ouvrir les vannes, il était possible de laisser parler l’inconscient.
Penses-tu ! Nous posons bien nos filtres et la censure est active, surtout face à l’autre. Si des réminiscences viennent, elles sont passées au tamis de nos lèvres ou de la main qui écrit. Nous relisons à l’intime ce qui va surgir. Nous gardons le contrôle ou déguisons assez nos secrets.
Quand bien même il sortirait des bouts, n’autorisons pas quelque prêtre à les analyser pour prétendre formuler une sentence réductrice à propos de notre moi profond.
Métaphore ! Métaphore !
Pourquoi pense-je soudainement à Antonin Artaud ? Je vous laisserai chercher. Saviez-vous que sa mère s’appelait Euphrasie ? Le prénom signifie, joie, gaîté.
Oui ce qui compte dans l’improvisation poétique c’est se rendre disponible au surgissement de la métaphore. La métaphore surprise,elle ne se commande pas, elle surgit dans l’espace qu’on a su laisser libre.
Il faut se rendre disponible au surgissement, écarter les intrus. Il faut lui laisser l’espace. Quelque chose va s’aligner qui ouvre une perspective, une nouvelle dimension. Des mots juxtaposés vont créer de l’inattendu. Et ce n’est pas toujours propre ni joli.
Il faut l’accepter. Tout le monde ne verra pas. On mettra la chose peut-être dans un coin pour une autre fois ou l’impermanence l’absorbera comme un reflet disparaît une fois le soleil descendu.
Ce n’est pas l’effet qui compte
Encore une fois, l’improvisation poétique, si on cherche à rencontrer la poésie, ne doit pas disperser son énergie à produire de beaux effets flatteurs.
L’enfant qui joue avec les mots, souvent parce qu’il les comprend de travers,va permettre des rencontres. Mais son intention n’est guère poétique. L’enfant ne sait pas ce qu’est la poésie, il la boit juste par le tuyau des sensations. Le tout est qu’adulte, nous osions encore et permettions à cet enfant intérieur de prendre la parole. Peut-être que c’est là que se situe le courage poétique.
Il y eut des sociétés de poètes, des mouvements. On persiste à proposer des concours de poésie. D’aimables sociétés proposent des clubs, des activités, des ateliers comme s’il fallait occuper le temps avec de la poésie.
Mais ce ne sont que des ateliers de bricolage et très souvent les jeux censés libérer la parole ne font que stériliser la poésie.
Qu’on se plie à des règles, apprenne la métrique… c’est autre chose. Cela ne relève pas vraiment de l’improvisation.
Ce qui compte, ce n’est pas la forme close, la rythmique ou la règle choisie. L’improvisation quand on écrit un haï-ku par exemple, vise à savoir se placer dans le flux et tenter de se relier au plus profond de l’instant présent, pour saisir l’éternité de cet instant présent.
Peut-être faut-il poser les armes, accepter que ça vienne sans corriger. Les questions de traces et de diffusion sont subalternes.
Écrire ? Dire ? Ou juste penser en soi en restant à la lisière ?
Cette improvisation nourrie de notre existence dans le paysage, sera le substrat du texte qui viendra plus tard, comme la glaise qui sera sculptée. Ou parfois quelques jaillissements, des étincelles, des reflets resteront, molécules d’atomes poétiques flottant dans l’air.


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