Comme annoncé, je désherbe la bibliothèque. Chaque semaine, cinq livres doivent sortir. Parfois plus si j’en ai le temps et aussi parce que chaque entrée d’un nouveau livre acheté suppose le départ d’un ancien. Je m’arrête ce matin sur les cinq livres qui vont partir cette semaine. Cocktail iconoclaste hérité de ma mère partie il y a presque quarante ans, ces livres là disent deux ou trois choses.
Les livres en double profondeur
Présents sans être visibles, ils sont nombreux dans la bibliothèque de la maison à être masqués ainsi, rangés en double profondeur. J’en sais quelques uns que j’aimerais pouvoir faire repasser devant, mais un certain nombre sont oubliés. Je ne les ai pas forcément tous lus, ou alors juste survolés.
Ceux-là viennent de ce qui est resté de l’héritage de ma mère. Je l’ai toujours vue lire et la plupart du temps, allongée dans son grand lit, appuyée sur de gros coussins. Elle lisait chaque jour, elle lisait des heures, elle lisait tout ce qui lui tombait entre les mains. Lire était son bonheur. Elle n’avait pas besoin de nous pour ça. Et je la voyais plus heureuse seule avec ses livres qu’en notre compagnie qui la ramenait à ses obligations.
Quand elle lisait, il y avait autour d’elle une bulle qui ne souffrait d’aucun dérangement. Le drame ce fut lorsque l’aphasie vint la frapper et qu’elle devint pratiquement incapable de lire dans un premier temps, puis difficilement ensuite. Mais les livres étaient là et nous avons continué d’en choisir ensemble, parfois de lui faire des lectures à haute voix.
Longtemps, je n’ai pas osé me séparer de ses livres, par respect, comme s’ils prolongeaient sa présence. Il y a donc une sorte de double deuil à faire en se séparant de certains de ces livres… mais il est aussi temps de s’émanciper et de garder à l’esprit que mes héritiers seront heureux que j’allège leur tâche !
Polars et espionnage

Il y en avait des tonnes de ces romans policiers, d’espionnage, d’aventure… Claude Rank était un auteur prolifique et quand il présentait JeanGuyonne Roehmer… il se présentait lui-même !
Peut être ces bouquins étaient-ils les ancêtres de nos séries d’aujourd’hui. On y trouvait souvent pas mal de violence et a contrario des idées féministes de ma mère, l’image des femmes n’y était guère valorisée quand elle n’était pas seulement sexualisée. Je ne crois pas que c’était son auteur favori, loin de là. Je prends des pages au hasard, beaucoup de dialogues, une écriture rythmée.
Elle était plutôt série noire, grande lectrice de James Hadley Chase. C’était des romans qu’elle achetait au cours des voyages, dans les gares, les petites librairies qui vendaient aussi les journaux. J’en ai déjà éliminé pas mal.
Féministe
Si elle ne fut pas militante, ma mère fut féministe. Enfant, jeune adolescente, elle fut marquée par son éducation catholique. Guide, l’amitié et la solidarité entre amies fut le premier ferment d’une émancipation à conquérir. Mariée alors qu’elle était encore mineure et vierge, elle comprit vite qu’elle n’était pas faite pour être mère. Vite mais trop tard. Elle se libéra du mariage à un moment où c’était encore difficile. Elle avait connu le moment où le mari signait une autorisation pour que sa femme ouvre un compte en banque. Lui qui l’avait trompée sans vergogne se montra jaloux, ne manqua pas de la dépouiller lors de leur séparation, de la tabasser, de lui voler des lettres et de tarder plus tard à lui payer la pension alimentaire. Alors les livres d’Évelyne Sullerot la résistante à l’origine du Planning familial, ça lui parlait. En survolant certaines pages, il conserve hélas une certaine actualité. L’édition est de 1965.

Talents gâchés


En ouvrant l’un des livres qui va suivre, j’y retrouve deux choses. D’abord le fait que Mademoiselle Vatan était douée en composition française et en anglais.
Plus tard, elle le sera également en philosophie. Sa professeure l’encouragea à poursuivre des études de philo en lui écrivant pour tenter de la convaincre… mais ses parents trouvaient la philosophie bien hasardeuse et l’incitèrent plutôt à préparer une licence d’anglais. Ce choix « raisonnable » était d’autant plus étrange que ma grand-mère fut l’une des premières femmes à préparer l’agrégation de sciences mais renonça à toute carrière pour se consacrer à celle de mère de famille. Impact évident du jésuitisme qui baignait la famille.
Sur ce livre, reçu pourtant alors qu’elle était encore loin du mariage, on voit un tampon. Celui-ci avait été fabriqué par le père qui avait placé son initiale avant celle de ma mère. Le jeune marié qu’il était à l’époque, avait donc entrepris de marquer sa propriété en tamponnant tous les livres de la bibliothèque du couple, y compris ceux, les plus nombreux, apportés par ma mère. Geste symbolique, qui en dit long.
Plus de servitude que de grandeur

Voilà donc le recueil de nouvelles que le lycée Molière crut bon d’offrir à ma mère. Soit. C’est amusant de savoir que De Vigny ne fut pas vraiment connu pour ses exploits militaires ! Il me semble que ça a beaucoup vieilli.
In English


Frustrée de ne pouvoir poursuivre en philosophie, ma mère avait poursuivi en anglais après la propédeutique. Je crois qu’elle a bien aimé ses années d’université. Elle est devenue une vraie bilingue et adorait rencontrer des étudiants ou lettrés anglais. Singulièrement, elle ne m’accompagna pas du tout dans la découverte de cette langue, comme si c’était son domaine. Mais d’ailleurs, je pense qu’elle ne s’intéressa pas à mes études. À l’époque c’était ainsi. Peut-être que ça me laissa aussi la liberté de choisir mon propre chemin.
Et je vois que me séparant de ces livres dont je voulais parler un peu, je n’ai fait que parler de ma mère. Pourtant, si j’ai vécu quelques années avec elle, elle restera à jamais un grand mystère.
Nota : tous les livres qui viennent de sa bibliothèque ne partiront pas. Je suis attaché à un certain nombre d’entre eux que j’ai fait miens, les revisitant. Elle ne me conseilla rien. Mais aucune lecture ne me fut jamais interdite. Et ça, c’est le plus précieux souvenir.

Un mot en retour ?