Je ne suis pas adepte des célébrations. Je ne veux ni chouiner ni être plaint. Et puis j’ai la crainte qu’on ne trouve de l’indécence dans cette évocation. Je ne voulais pas spécialement penser à cette date, ni à l’heure. 27 novembre 2025 à 14h12. C’est que qu’indiquait la montre électronique de la vétérinaire. Et depuis, je réapprends à marcher seul sur le causse. Qui vais-je croiser sur le chemin ?
Des sensations qui changent
Ces temps derniers, mon oreille étaient tendue en permanence. Je guettais le souffle du chien, ses gémissements et même vers la fin, le bruit sourd de ses chutes quand il tombait quelque part dans la maison, ne parvenant plus à se relever.
Je me répare à peine de ces nuits où il me réveillait, parfois désorienté.
Cette sorte d’ultra-vigilance où j’étais tendu depuis plusieurs mois avait engendré de la fatigue. La dernière fois que j’ai ressenti des sensations semblables, c’était les derniers temps de ma mère qui me réveillait souvent la nuit…
Au cabinet de la vétérinaire, je l’ai laissé s’endormir la tête dans mes bras. Je vois le cadran de la montre de la vétérinaire au moment de l’injection. 14 h 12. Sa tête si douce.
Je me suis relevé pour le laisser, promis à devenir un tas de cendres. J’ai vu qui attendait garée, dans la rue, juste devant le cabinet, la camionnette blanche qui allait l’emporter. Dans ces moments là, on est petit garçon et homme en même temps.
Il faisait beau.
Toutes les sensations s’amplifient et l’on ne fait pourtant qu’effleurer le grand mystère.
Le temps et l’espace se dilatent. La mort déploie son aile, comme une ombre. Elle emporte l’être aimé puis vous laisse, pour cette fois. Un jour, ce sera votre tour.
Mais elle vous laisse libre, transformé, dans un temps élargi, un espace fait de traces et d’avenir.
Je réapprends à marcher seul
Dans les lieux où nous allions ensemble, où j’ai presque la sensation de l’entendre fureter. Dans de nouveaux lieux que j’explore, affrontant des pentes qu’il ne pouvait plus tenter. Je retrouve les escaliers, les recoins inaccessibles à ses pattes blessées… paradoxe d’un mélange de manque et de liberté à reprendre. Je marche pour moi, pour lui, pour les nouvelles rencontres.
Depuis quatorze ans, les explorations dans la campagne, la mer, la montagne… c’était toujours avec lui même si nous avons été accompagnés un temps. Le tempo quotidien était fortement rythmé par ses sorties, ses rituels, ses jeux.
Nous avons vécu ensemble un divorce, la fin du travail, l’épidémie et le confinement et même un nouveau changement de région.
J’ai tout rangé, redonné à la voiture des airs plus sages. Donné ce qu’il fallait et il ne reste plus dans le jardin, que ses balles, réunies… Elles attendent leur maître, idiotes balles de tennis qu’il aimait tant.

Pour jouer, quand il était en forme, il en faisait un paquet dans le jardin, puis en prenait une et venait me chercher dans la maison jusqu’à ce que je le suive. Même épuisé, à quelques jours de son départ, il voulait retrouver ses balles.
Alors je marche. Je marche dans les villes et les villages, dans la campagne, je marche sur le causse au risque de me perdre. Je marche d’un bon pas où je me retrouve, où je m’emplis du paysage, où je croise des visages avec lesquels parfois nous échangeons. Je marche des kilomètres et des kilomètres.
Retrouvailles
Il y a la vie éveillée, la quotidienne, la réelle. Et puis, la vie nocturne, avec les rêves. Ils sont intenses.
Il y a eu, il y a quelques jours, ce rêve où Galou revenait vers moi comme après une escapade, frétillant, tout content. Dans mon rêve j’ai retrouvé la sensation de son poil : sa douceur, son odeur. Et sur mes mains la sensation exacte de sa truffe fraîche.
Comme s’il me retrouvait et me confirmait son amour et comprenait pourquoi j’avais demandé que l’on abrège ses souffrances. De vraies retrouvailles.
Une autre nuit, il est revenu en courant avec une grande chienne douce à poils longs et ils sont repartis dans un mélange de joie, d’énergie et d’amour.
Morts
Il y a eu tant de morts cette année. Par le Monde et dans la famille. Mon père avec lequel je n’ai jamais eu de liens aimants est mort cette année. Lui, j’ai refusé l’héritage. Et d’autres proches dont on mesure à chaque fois qu’on les connaissait à peine en réalité.
Le petit garçon s’est souvent débrouillé seul et a obtenu son diplôme de résilience. Il s’agit maintenant d’apprendre à vieillir dans cet équilibre qui consiste à ne pas se laisser assigner dans la résignation et à ne rien refuser au temps. Je vieillis, c’est un peu mieux d’expérience, pas moins de sensibilité et je n’ai pas à m’en excuser. Mais je refuse les étiquettes. Toujours.
En lisant l’histoire de Colette Magny racontée par sa nièce l’autre jour, je me suis interrogé à propos des traces qu’on laisse. C’est à dire, que faut-il laisser derrière soi ? Il n’y aura pas de biens matériels tangibles, mais le reste. À qui et comment ? Effacer ? Sélectionner ? Organiser les choses ?
Qui vais-je croiser sur le chemin ?
Isis la chatte, a ressenti le vide et ne me lâche plus dans la maison. Je ne reprendrai pas de chien. Je ne me vois pas le faire à cette étape.
Ce qui m’importe n’est pas la fin de l’histoire, mais le chemin. J’ai soif d’explorations, de découvertes, de retrouvailles mais aussi de rencontres neuves et choisies…
L’aventure continue.

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