Un trio des années soixante


Trio

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4–6 minutes

Agrafés à la même page du passeport trois visages surgissent du passé. Un trio des années soixante. Je n’ai pas le culte de la nostalgie. Je n’ose pas compter les années. Qui nous reconnaîtrait après tout ce temps ?

Voyage

Qui dit passeport dit voyage. Ce passeport était celui pour l’Algérie. L’Algérie et ses souvenirs. À cette époque, le trio vivait dans une maison de famille, difficile à chauffer. La maison existe toujours à Pontoise, mais le grand jardin a été tranché en deux pour en bâtir une deuxième. Les jardins des maraîchers, de l’autre côté de la sente, se sont mués en un ignoble lotissement.

Pontoise c’était en noir et blanc, sauf les pivoines rouges. C’était à la fois humide et chaleureux autour de la cheminée.

La jeune femme

Mariée trop tôt.

En 1969, Anne Sylvestre chantait « Maumariée ». Et si la jeune femme ne finit pas noyée comme dans la chanson, il s’en fallut de peu. Il était rude de se retrouver si jeune avec deux enfants. L’opprobre et le soupçon accompagnaient encore les femmes séparées. La grand-mère paternelle considérait que les parisiennes étaient toutes des p…

L’attitude des hommes n’était jamais claire. Même les amis…

Il fallait s’occuper de la petite fille qui avait des soucis. Le divorce n’était pas simple. Les procédures étaient complexes, il fallait des témoignages, des preuves, un coupable. Des lettres lui furent volées. Il fallut du temps avant d’obtenir le paiement régulier d’une pension de toute façon insuffisante.

Alors la jeune femme prit un emploi de professeur, d’abord suppléante. Elle enseignait l’anglais au lycée. Le proviseur était austère. Le concierge l’avait chassée un jour de l’entrée des professeurs la prenant pour une élève. Ses élèves l’adoraient. Elle aimait enseigner. Ça la tenait probablement même s’il fallait se lever à cinq heures pour entretenir la maison, s’occuper des enfants, préparer les cours.

C’était une jeune femme faite pour la philosophie, pour écrire, pour lire, pour les longues conversations. Pas vraiment une mère au sens traditionnel. Un esprit incroyablement libre et lucide notamment sur les hommes, le patriarcat.

Quel étrange chemin pour une jeune fille catholique mariée mineure. Elle avait dû choisir entre deux courtisans. Ce fut le triste et raisonnable plutôt que le joyeux chanteur d’Opéra.

Vie douloureuse et courte. Son visage trahit déjà la fatigue. Les malheurs à venir étaient-ils déjà dans cette photographie ?

Qui fit seulement attention à elle avec sincérité et bienveillance ?

La petite fille

Née de travers parce que le gynécologue avait laissé les infirmières se débrouiller, jolie et hémiplégique. Ça ne se voit pas sur la photo pour l’hémiplégie. Elle marcha tard et ne sut jamais parler « comme les autres ». On lui avait trouvé une sorte d’institut où elle croisait des enfants dans des souffrances terribles. En ce temps là, la médecine balbutiait avec le handicap. Longtemps, on lui imposa un lourd appareil accroché à sa jambe ou à sa hanche avec une tige de fer censée redresser… quoi ? Le mollet ?

Une sorte de torture institutionnelle ajoutée aux grosses chaussures lourdes si reconnaissables. Ça ne se voit pas sur la photo. Ce n’est pas avec eux, les enfants de l’institut, une sorte de garderie, qu’elle apprit à lire mais bien plus tard grâce à la ténacité d’une institutrice d’école à classe unique. Mireille !

Au moment de cette photo, la petite fille était le souffre douleur du père. Elle apprit la peur du père et la détestation du père fut conservée intacte au long de sa vie. On n’aurait pu lui reprocher. C’est beaucoup pour une petite fille.

Elle portait des anglaises, il fallait démêler ses cheveux. Un écho aux couettes de la jeune femme.

Le petit garçon

Le coiffeur avait-il bu ? Il prenait l’air sage sur l’image. Mais une mèche rebelle sur le côté trahit qu’il ne l’était pas.

Il avait appris à lire très tôt. Il en savait trop long sur les adultes. Il savait traverser la ville tout seul ou prendre le train pour Paris, mais il avait peur de Gustave le clochard qui vivait dans une maison en ruine, il avait peur de Natacha la chienne louve qui un jour lui avait déchiré son pantalon. Il n’eut pas peur de cet adolescent libidineux qui prétendit un jour sur le chemin de son atelier de peinture, vérifier s’il était une fille ou un garçon. Il dit non. Sa mère lui avait appris.

Ce petit garçon allait aux framboises, aux cerises et aux amitiés. Il avait deux amis qui s’appelaient François. Avec l’un les courses folles dans le jardin, avec l’autre les rêveries sur l’immense carte du monde déployée sur le sol du grenier. C’était juste avant de devenir agent secret avec Hugues.

Là, sur la photo, il est élève de cours moyen première année. Quelque chose comme ça.

Trio

Qu’est-ce qui l’unissait ce trio ? Les chagrins. Les petits plats. Les chansons sur le grand lit pour conjurer l’orage. À cet âge le petit garçon excellait dans l’art de chanter la voix haute juste au dessus de celle de sa mère.

La maison, ce n’était pas chez eux. Pas vraiment. Ils partagèrent longtemps ce sentiment d’être des sortes de passagers clandestins ou des admis par inadvertance.

Et cela dura.

Tout comme le noyau dur, cet espèce de charbon cristallisé, cet homme qui n’avait qu’un prénom pour eux trois et qu’ils n’aimaient pas et qui les effrayait.

Peu de temps après, après les avions pour Alger, des caravelles· le trio s’exila pour le Sud. La misère serait elle moins pénible au soleil ?

Je trouve qu’ils étaient beaux. Mais je ne suis pas objectif pour cela…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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