Semaine de rentrée oblige, chaque jour un portrait d’enfant est proposé. Le prénom ou les éléments permettant d’identifier les personnes ont été modifiés mais chaque histoire est réelle même si elle est rangée côté fiction. Ces enfants, je les ai rencontrés au cours de ma vie professionnelle. Aujourd’hui, Yacine, le lecteur d’histoires
Le costaud.
Il était le plus costaud des CM2. Plutôt mastoc. Il était aussi l’un des plus âgés de la classe pour ne pas dire qu’il n’était pas « très en avance ». Selon un collègue un peu désabusé, « il est arrivé chez toi à l’ancienneté ».
Le directeur m’avait demandé s’il ne posait pas trop de problèmes, s’il se tenait bien. Il n’y avait pas de souci. Au début, il avait un peu râlé parce que je l’avais installé à côté d’Antonin qui était son contraire. Antonin était aussi fluet que Yacine costaud. Antonin avait sauté des classes et avait pratiquement quatre ans de moins que Yacine. Ils formaient un drôle de duo mais Yacine ne pouvait pas se fâcher et encore moins se battre avec un plus petit. Il le regardait du coin de l’œil, dubitatif, écrire dans son cahier du jour. Antonin n’écrivait pas très bien, mais il faisait vite son travail et souvent sortait un roman de son casier qu’il lisait avec délices. Pour Yacine c’était une activité aussi étrange que mystérieuse qu’il considérait avec circonspection. Mais si la classe ne semblait pas le passionner outre mesure, si souvent il fallait le calmer après la récréation dont il revenait en nage, il n’ennuyait personne, ne s’opposait en rien à l’autorité du maître…
Ça va pas être possible
Vint le jour où je proposai aux élèves de choisir à la bibliothèque de quartier un album qu’ils iraient lire ensuite à l’école maternelle qui jouxtait la nôtre. Chaque grand aurait à lire un album à deux ou trois petits de moyenne ou de grande section. Il faudrait choisir des livres qui les intéressent, les amusent et surtout leur faire une belle lecture avec le ton. L’idée du projet réjouit les enfants qui savaient qu’ils allaient pouvoir retrouver un petit frère, une petite voisine, une cousine ou un neveu. On se mit d’accord sur le genre d’albums qu’on pourrait choisir en fonction des âges, sur la façon de s’organiser, le temps nécessaire à la préparation et les enfants définirent avec précision les détails de ce moment qui devait se dérouler dans quelques semaines à l’école maternelle. Il fut proposé d’inviter la bibliothécaire pour qu’elle nous présente des albums. Il était déjà envisagé que l’opération puisse se répéter régulièrement…
Filles et garçons, tous manifestaient leur plaisir de s’engager dans un tel projet et chacune ou chacun prenait son rôle avec sérieux. Les enfants quittèrent la classe, déjà impatients de se lancer, échangeant entre eux…
Alors qu’il était en général l’un des premiers à sortir en récréation pour s’emparer d’un ballon, Yacine était resté en arrière. Il vint me voir tout gêné et intimidé comme jamais. Il se grattait la tête embarrassé et il fallut le mettre à l’aise pour qu’il ose confier son problème.
— Maître ça va pas être possible !
— Explique moi.
— Ben, pour aller lire en maternelle. En plus, il y a mon neveu.
Sa lèvre inférieure tremblait presque. Son honneur était en jeu. Yacine avoua qu’il ne se sentait pas capable de lire un album à des petits. Il le mesurait et formula qu’il ne savait pas lire assez vite, qu’il cognait sur les mots.
— Je suis un handicapé de la tête.
C’est ce qu’on lui avait dit en CE2 quand il avait raté les évaluations. Et depuis, il s’était débrouillé comme il avait pu, mais c’était vrai qu’il allait terminer son école élémentaire sans savoir vraiment lire si on ne faisait rien. Alors, aller lire devant les maternelles au risque de se ridiculiser, c’était au dessus de ses forces.
— Pardon maitre, mais je pourrai pas faire ça, je pourrai porter tous les livres ou faire autre chose, ce que vous voulez, mais je vais pas pouvoir lire aux petits, désolé…
Le chemin du courage
Ce moment est resté certainement l’un des plus forts de ma vie d’enseignant. De ma vie tout court. Ce grand gaillard qui s’imposait comme un caïd dans la cour, que certains comparaient à un vigile de boite de nuit, osait m’avouer ses difficultés, sa souffrance. C’était l’une des premières fois où il me regardait dans les yeux et il n’aurait pas fallu chercher longtemps pour qu’il se mette à pleurer.
Je le félicitai de son courage et sa sincérité et lui proposai de l’aider. De l’aider non seulement à préparer la lecture d’un album, on pourrait choisir un facile qu’il pourrait apprendre quasiment par cœur, mais de l’aider à reprendre l’apprentissage de la lecture. Il ne me croyait pas. Il y aurait des temps en classe, des exercices, mais aussi s’il voulait bien, puisqu’il déjeunait à la cantine, il pourrait venir travailler une demi-heure avec moi chaque jour. J’avais déjà deux de ses copains qui venaient pour des mathématiques. Il n’en savait rien. Il accepta à la condition que ça reste « secret » et que surtout je ne le dise jamais à son neveu qui était en maternelle, à sa tante qui venait souvent à l’école et surtout pas à son père. Surtout pas.
Son père, je le connaissais. C’ était un vieux monsieur petit, aigre, sec, ombrageux ; un des rares pourtant à être venu à la réunion de rentrée. Il m’avait dit alors que si Yacine posait des problèmes en classe, je ne devais pas hésiter à lui donner des coups de ceinture et qu’il aurait le double à son retour à la maison. J’avais répondu devant sa moue dubitative que je ne frappais pas les enfants et que c’était interdit. L’homme était parti considérant avec dédain mon laxisme français.
Donc, non, on ne dirait rien à personne. Et Yacine vint aux rendez-vous et accepta de se mettre au travail.
Apprendre
Je ne voulais pas lui donner le sentiment de lui donner des livres de bébé. Je fabriquais pour lui du matériel pour reprendre les fondamentaux, combiner les sons… Une fois lancé, il s’engageait commentant étonné la combinatoire et trouvant que finalement ce n’était pas si difficile. Il y avait pourtant des lettres qu’il savait encore mal nommer et ces sons en « euille » qu’il semblait découvrir. Peu importait, ses progrès étaient réels et il accepta même d’emporter des textes à préparer.
Ce qui était drôle, c’était sa façon de vouloir continuer à entrer en cachette dans le bâtiment pour venir travailler. Il fut surpris un jour par un collègue pensant à un mauvais coup. Heureusement, j’étais là.
— Tu as bien du temps à perdre toi…
Le défi
Yacine se sous estimant un peu parce qu’il avait vraiment progressé, avait choisi « Bon appétit Monsieur lapin » de Claude Boujon. Le texte restait facile mais intéresserait surement son neveu en moyenne section. Car maintenant, il voulait lire l’album à son neveu, l’avoir dans son groupe. Ce qui était joli c’était sa façon d’investir les dialogues, de se prendre au jeu en jouant les voix des différents personnages.
— Je crois que tu es prêt
— Il faudra que je m’entraine encore !
Yacine n’est pas devenu un grand lecteur. Enfin, pas à ma connaissance. Mais il prit assez d’assurance pour oser lever la main en classe et lire des énoncés ou des passages de textes devant ses camarades. Il lui manquait encore du vocabulaire, certaines métaphores ou formulations bizarres lui échappaient. Il se tournait vers moi interrompant sa lecture. « C’est quoi ça ? « Alors la classe répondait et nous avancions.
— Maitre, avec toi Yacine il est plus gentil qu’avant et il travaille mieux en classe. Il t’aime bien. Dommage, tu seras pas au collège.
C’était la grande Awa, fine psychologue et observatrice qui était venue me faire part de son évaluation à la fin d’une journée. Les enfants voient tout.
Il parait que Yacine s’est très bien sorti de la lecture à son neveu. Il a même demandé quand on retournerait en maternelle et dit que les petits écoutaient bien. Il était prêt à choisir un nouvel album pour d’autres enfants.
— Je pourrai revenir quand même si j’ai besoin de conseils ?

Un mot en retour ?