Lucie la révoltée qui ne se laissait pas faire


Composition 11

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5–7 minutes

Semaine de rentrée oblige, chaque jour un portrait d’enfant est proposé. Le prénom ou les éléments permettant d’identifier les personnes ont été modifiés mais chaque histoire est réelle même si elle est rangée côté fiction. Ces enfants je les ai rencontrés au cours de ma vie professionnelle. Voici Lucie la révoltée qui ne se laissait pas faire.

La joyeuse échevelée

Tout était mouvement chez cette enfant, même lorsqu’elle essayait de se contenir. Depuis longtemps, ses cheveux étaient entrés en résistance et trop fins, trop vifs, s’échappaient de toute tentative de les contenir par un ruban, un élastique, un foulard ou je ne sais quelle barrette. Souvent une mèche s’échappait sur ses yeux qui roulaient sans cesse derrière de grandes lunettes rondes. Elle la repoussait agacée.

Sa bouche pouvait en un instant alterner moue, sourire, surprise. Si elle était bavarde, elle savait se contenir en apparence. Il me suffisait de lire l’expression de ses lèvres pour savoir ce qu’elle pensait de ce que le maitre proposait comme nouveau travail. Sa joie lorsque j’annonçais une sortie, sa déception quand je devais différer une activité pour cause de pluie… Elle partait vite, surtout en début d’année, lorsque je lançais telle ou telle blague. Impulsive, réactive mais pas agressive contre autrui. Elle était de ces enfants hyper-connectés en soif permanente d’apprendre, animée d’un courant vital riche en vitamines à l’énergie contagieuse.

Rien à voir avec le portrait de ces petites filles sages qui ont appris à se conformer au cadre scolaire et dont apprécie le calme et le soin. Je me souviens de la grosse écriture de Lucie. Une sorte d’écriture joyeuse et exubérante. Pas du tout mal formée, mais une graphie expressive qui préférait les grandes pages aux petits carnets. Elle retournait parfois l’ardoise pour écrire la suite tant la place lui manquait.

Petit moteur à vapeur

Je me surpris en préparant la classe à une époque où l’on ne parlait guère encore de différencier les apprentissages, à me demander comment elle réagirait à mes propositions et même, régulièrement, comme on va chercher du petit bois pour allumer son feu, je cherchais des activités motivantes, savoureuses, qui nourrissent sa curiosité et son enthousiasme phénoménal.

Parce qu’elle était enthousiaste. Dès qu’il y avait un problème amusant à résoudre, un jeu d’écriture, une activité engageante où il fallait chercher, essayer, agir… elle s’emparait de l’activité comme d’un nouveau jeu avec une joie et une énergie telles qu’il fallait parfois la forcer à sortir de la classe quand la cloche sonnait. Elle voulait terminer. Elle voulait que l’on refasse quelque chose qui lui avait plu. Elle me rapportait parfois des essais qu’elle avait prolongés ou imaginés à la maison.

Toujours en ébullition, toujours attentive, chercheuse, curieuse, mais mobilisée pour agir. Comme elle n’aimait pas les longues consignes, je pouvais lui confier des reformulations. Et ce qui était formidable c’est qu’elle le faisait sans manière, sans jouer à la maîtresse ni d’airs supérieurs. Elle expliquait, elle démontrait, elle avait des « Tu veux que je t’aide ? » qu’elle proposait au moins dégourdi des garçons avec une telle générosité qu’il ne pouvait plus rester passif sur sa chaise.

Sa mère, une grande dame aux bras immenses, m’avait confié son bonheur de voir Lucie enthousiaste et motivée. Et je compris que l’année précédente, la maitresse qu’elle avait eue, avait passé son année à la contraindre et la punir et que cela s’était terminé dans une détestation amère et réciproque. Elle était étonnée la dame que je dise que Lucie était un moteur positif pour la classe. Elle m’avoua tout de même que le soir, à peine avait-elle diné, l’enfant s’endormait brusquement, comme une lourde masse, épuisée de sa journée.

La devise républicaine

À cette époque, au programme du cours élémentaire deuxième année, il était question de devise républicaine. Un peu d’Histoire, d’éducation civique, de présentation des symboles, des échanges…

« Liberté, Égalité, Fraternité » et la colère de Lucie

Nous avions pris le temps de nous arrêter sur chaque mot. La devise fut longtemps discutée dans le pays, parfois reléguée. Peut-être aujourd’hui certain·e·s préfèreraient le terme d’adelphité. Mais au moment de la leçon, on ne l’employait pas…

Nous allions passer au chapitre suivant quand soudain, le moteur à vapeur envoyant de grands jets de fumée depuis sa place et faisant signe comme pour dire de tout arrêter en urgence, j’entendis Lucie submergée d’une colère aussi virulente que sincère et inattendue :

— Mais ! mais ! ça veut dire qu’on ne la respecte pas la devise républicaine ! elle est écrite partout, même sur notre école, mais on ne la respecte pas ! Ça veut dire qu’on n’a pas le droit de laisser des gens dans la rue !

Suivit un réquisitoire où elle expliquait devant ses camarades médusés, qu’elle voyait bien que donner un peu d’argent au SDF en bas de chez elle, ça lui permettait peut-être de manger, mais que le lendemain il était encore là. Et que c’était injuste parce que la France devait protéger chacun avec la fraternité. On ne faisait pas ce qu’il fallait.

Je vous jure que la rage de Lucie était si sincère, si vibrante, si palpable, si légitime, si bouleversante en réalité que personne n’avait envie de rigoler dans la classe. Je voyais des visages soudainement traversés de doutes. Prenant au mot les principes républicains Lucie leur avait soudainement donné chair.

Elle parla un moment assez long, redressée sur sa chaise, elle s’était même levée comme inspirée, animée par le sentiment d’injustice qui la traversait.

Des années après encore, je me repasse le film de la scène. Lucie était si convaincante que je ne voyais plus une enfant mais une conscience, une intelligence sensible.

Et au tableau, l’adulte citoyen désemparé était touché au cœur. Parce qu’elle avait visé juste, parce que son indignation était profonde, pertinente et sincère. Peut-être aussi parce qu’il se souvenait du petit garçon qui révolté par des images à la télévision voulait devenir « avocat pacifiste ». En réalité j’étais surtout admiratif. Elle avait 8 ans Lucie. Je ne sais comment elle avait su se forger cette conscience, cette capacité d’indignation là où la plupart de ses camarades écrivaient et suivaient sagement la leçon. Je l’aurais vue à la tribune de l’Assemblée, ou prendre la parole devant les foules… Rien de risible, rien qui n’appelle la moquerie ou la condescendance.

Peut-être cela venait-il de son éducation, mais pas seulement.

Je ne sais plus très bien ce que je lui ai répondu. Il me semble que je n’étais pas satisfait de ma réponse quand je lui ai parlé de la possibilité de voter quand elle aurait dix-huit ans.

— En attendant les adultes ne font rien !


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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