Une journée faite de mille émotions, une journée faite de mille sensations… C’était la mienne aujourd’hui. Il faut savoir se laisser traverser au risque de troubler, toucher, surprendre en nous un inattendu où nous nous reconnaissons pourtant. Tous ces messages parfois intenses, contradictoires, prennent une place imprévue, viennent bouleverser l’intime en nous rendant nostalgiques de cette éternité que nous effleurons. Le souffle vital, le souffle liquide… et nous, debout dans le paysage, avec le Je accroché aux lèvres du désir.
Les gestionnaires d’émotions
Des imbéciles malheureux voudraient que l’on apprenne à gérer nos émotions. Comme si les émotions se fabriquaient dans des usines avec des stocks. D’autres voudraient les canaliser, les mettre dans des tuyaux de béton. Les émotions appartiennent à la rivière et si elle déborde parfois, c’est qu’elle a des choses à nous dire.
C’est en les refoulant, en les comprimant, en les interdisant que nous nous privons de tous ces petits signaux qui nous viennent de partout : un paysage, des humains croisés, des animaux, des machines…
Tant d’intuitions qui ne demandent qu’à être décryptées. Sans peur.
Certains parfois s’accrochent à l’émotion qui passe et alors elle peut devenir épine ou couteau. Il faut laisser couler, écouter, gouter cette sensation. S’il le faut, l’émotion peut devenir encre pour les mots, couleur pour la peinture, geste à danser, cri du comédien. Nourriture vitale.
La contenir en soi c’est transformer l’eau en poison.
Une journée intense
Des milliards d’émotions : peut-être à cause des rêves de la nuit ou ce ciel de symphonie ce matin sur le causse, la trace d’un animal, cette personne qui tout à l’heure tomba dans mes yeux et moi dans les siens, cette chanson venue de l’enfance, cette histoire vue, ces voix, ces aboiements, cette machine en panne, un rendez-vous manqué, un désordre qui s’impose, des nouvelles tristes du Monde, le rire d’un enfant dans le jardin d’à côté : ce mélimélo de joies et de peines, d’insouciance et de gravité, de futile et d’essentiel, de brulures et de douceurs, ce halètement sourd qui dit le malade et dit qu’il est en vie… Une journée comme ça, sans orgueil, plus vibrante et déconcertante que les autres qui vous laisse épuisé au bord du fauteuil, qui vous laisse les yeux dans la nuit, réconcilié à l’espoir et à la tendresse, au manque et à la complétude…
Vouloir nier, bloquer, minimiser, faire semblant… c’est là qu’on reste à côté de soi-même. Il faut se le redire.
Bien sûr, si c’était de la haine ou de la colère, il faut s’éloigner, se retirer, s’écouter pour comprendre, ne pas confondre le symptôme et la cause… Plus que tout autre la colère doit se transformer.
La tristesse n’est qu’un appel à se retrouver et prendre soin de soi, la joie qui en est la petite sœur doit aussi être accueillie avec la plus absolue des bienveillances.
Aujourd’hui
Tout était important, tout devenait inoubliable. Je tiens le fil de cette journée comme un long fil d’Ariane. Et je laisse le fil se dénouer et m’enlacer. Ce flux qui me dépasse, ce souffle vital qui fait vibrer mes bronches…
Il y a là une mystique supérieure qui dépasse la crétinerie des obscurs. Il y a là l’enfant intérieur qui se délecte des sensations… L’amertume est un gout inénarrable dont la surprise sera consolée par une douceur.
Je me suis griffé aux branches de la haie que je voulais contraindre. Elle s’est vengée et sur mes bras je lis sa signature cruelle. J’ai relevé le vieux chien qui était tombé. Puis nous avons ri dans ses caresses. Il a la vieillesse tendre. J’ai gouté le sucre de la pomme parfaite à mes dents. J’ai écouté une chanson incroyable.
Et tout cela, dessinant la journée m’a dessiné.
Demain, je verrais bien que je suis transformé de cette expérience qu’il n’aurait pas fallu refuser, pas plus qu’il ne faut trop chercher à comprendre… Il n’y a pas d’indignité. Juste une histoire de molécules qui échangent en vibrionnant dans l’air.


Un mot en retour ?