Les événements nous accaparent. Il faut s’adapter, résoudre des difficultés, réagir. Puis un beau jour on réalise que c’est là. Le moment où je comprends que j’ai changé …C’est maintenant que s’écrit la nouvelle étape. Non pas comme une page blanche qui oublierait le passé mais au contraire la capacité d’aligner mieux encore ses intentions à ses valeurs et à ses actes. Cette intuition ne donne pas le vertige, elle est le fruit d’une conviction profonde, une façon de réorienter le désir, de cheminer dans le paysage pour donner du sens à sa vie malgré les inquiétudes du monde…
La drôle de collection d’événements
Depuis novembre 2019 (mais un peu avant en réalité), j’ai cumulé une collection d’événements qui pourraient être perçus comme traumatisants. Leur accumulation aurait pu avoir des effets délétères.
Il y eut la séparation d’une personne toxique. C’est assez banal, mais il fallut plusieurs étapes de prise de conscience et prendre des décisions fermes.
La pandémie est arrivée. Je me suis retrouvé impliqué très tôt dans mes responsabilités professionnelles à un moment où rien n’était structuré. Il fallait être créatif dans un contexte où l’impéritie se disputait aux consignes les plus farfelues. L’enjeu était de gérer l’angoisse et les protestations des autres…
Sans lien avec les points précédents j’ai anticipé mon départ à la retraite afin d’éviter de subir les évolutions législatives et parce qu’il fallait passer à autre chose.
J’ai choisi enfin de déménager dans une région que je ne connaissais qu’en visiteur avec d’ailleurs pour l’anecdote toutes les angoisses liées à une plateforme de déménagement qui faisait faillite, exploitait des travailleurs étrangers et manqua de me faire faux bond le jour J pour ajouter du piquant à l’affaire.
Il y a quelques mois, j’apprenais la mort de mon père que je ne fréquentais plus depuis les années 90. Je ne savais pas même avec qui ni où il vivait. Je renonçai à l’héritage pour ne pas me sentir redevable tout en retrouvant une fratrie née « d’autres lits » comme on dit. Bien que sans attachement affectif avec cette personne, cela remua pas mal de souvenirs et de questions dont beaucoup resteront sans réponse.
Je vous passe d’autres décès, d’autres inquiétudes. Pourtant, je ne regrette rien de tout ça, ça ne sert à rien de regretter ce qu’on ne peut changer, pas même la pandémie – non pour ses drames- mais pour ce qu’elle a su révéler.
Je ne suis pas du genre ni à me plaindre, ni à tirer la moindre fierté d’avoir su surmonter des épreuves. Avec l’âge on fatigue un peu, mais avec de l’expérience et de la résolution, j’ai su en quelque sorte parvenir à mes fins ou créer les conditions pour passer à autre chose avec joie.
Le cerveau au travail
Je n’hésite pas à partager doutes et réflexions. Changer de vie n’est pas si simple. Pour m’aider je me suis engagé dans cette démarche du « vivons heureux en poésie » avec l’idée d’organiser ma vie, mes journées même autour de quatre pôles : apprendre, créer, partager et prendre soin (cette dernière partie étant la plus complexe à mettre en œuvre). Dans ces changements, dans ces choix, cette discipline, ce nouveau style de vie, c’est l’intention qui compte. Je voudrais dans l’esprit de Spinoza que ma vie soit orientée par un désir actif. Je veux agir par choix et non par devoir. Entre nouveaux rituels, changement d’habitus, temps de réflexion et de création, le but à présent est de pouvoir se relier au présent, pouvoir vivre dans ce fameux « flow ». C’est cela qui rend heureux.
Je me faisais la réflexion cet après-midi, regardant mon passé, mes activités professionnelles, que le métier que j’exerçais il y a encore peu me parait très loin. J’ai aimé mes différents métiers, je peux regarder encore ce qu’il s’en dit mais je suis passé à autre chose. J’aime toujours le chant de la récré mais mes projets ne sont plus là et je laisse le soin aux professionnels d’y faire leur métier…
Plus loin encore, je pense que nombre de personnes qui m’ont connu « avant » seraient surprises, pas seulement de mon changement physique, mais d’une approche nouvelle. C’est un peu comme si je m’étais formé à mon nouveau métier… « Retraité » ne me va guère, alors je dirais « explorateur » et « écriveur » …
Derrière tout cela, sans tomber dans les délires à la mode à propos des neurosciences où l’on entend beaucoup de bêtises, je sais à quel point mon cerveau a dû travailler à créer de nouvelles connexions synaptiques, réorganiser peut-être certains circuits. Cette plasticité cérébrale nous la conservons tant que nous continuons à la développer.
Ça y est !
Alors il est venu ce moment. Ça m’est arrivé plusieurs fois dans ma vie d’avoir de grands cycles ou des phases où j’ai pu mesurer que je changeais de vie.
Vers quatre ans avec l’entrée dans la lecture et les amitiés, vers douze ans avec le théâtre, vers dix huit ans avec le premier salaire, puis l’arrivée à Paris en 87 et l’ivresse des découvertes. Un drame en 2006… vint secouer mes certitudes et si tout ne fut pas à jeter – je n’ai pas le goût du malheur- j’ai pas mal pataugé, accaparé et faisant des sacrifices idiots. Le « prendre soin de soi » fut remisé.
Un accident peut toujours survenir. Je ne suis pas dans la quête du bonheur béat. Je vais forcément perdre progressivement en force physique et intellectuelle, je sais ce que je dois continuer d’alléger… mais c’est plutôt le constat aujourd’hui d’un nouvel état intérieur. Une sorte de disponibilité nouvelle au présent. Je peux être présent à moi même pour être plus en attention à celles et ceux que je rencontre et qui me parlent. J’ai changé pour être mieux qui je suis (pas meilleur, plus cohérent).
J’ai changé ou mieux, je m’autorise à être (mieux) moi-même, je me permets en le disant de le souligner comme une affirmation tranquille. Cela pourrait sembler très narcissique si l’idée en réalité n’était pas de démontrer en partageant cette modeste expérience qu’aucun destin n’est jamais figé même à plus de soixante balais.
Sous le changement le changement, sous le changement la vie !


Un mot en retour ?