Quand les questions du Monde nous taraudent. Quand le risque peut-être vital. C’est là que tu comprends que les choses futiles sont de haute importance et tissent à nos vies des repères essentiels.
Tu es futile
Sur son lit de presque mort, mon grand-père lapida son épouse de cette formule terrible. « Tu es futile. » La mystique s’emparait de lui. Sa sentence cruelle dévasta son épouse qui avait tenu la maison, élevé les six enfants et renoncé à une carrière prometteuse pour lui permettre de réussir sans avoir l’esprit encombré de ces futilités : ce qu’il fallait acheter pour tenir le foyer, l’organisation des repas et l’achat d’objets futiles que les trente glorieuses proposaient en guise d’émancipation.
Et là, j’ai retrouvé l’affreuse citation :
Ce qui rend les femmes particulièrement aptes à soigner, à élever notre première enfance, c’est qu’elles restent elles-mêmes puériles, futiles et bornées ; elles demeurent toute leur vie de grands enfants, une sorte d’intermédiaire entre l’enfant et l’homme.— (Arthur Schopenhauer, Essai sur les femmes, dans Pensées & Fragments, traduction par J. Bourdeau , Félix Alcan, éditeur, 1900 (16e éd.))
S’attacher à des futilités
Comme des doudous dérisoires, des jouets pour adultes, des lots de consolation : les pages des magazines sont pleines de ces tentations destinées à faire diversion et rendre supportable l’indicible.
Que veut l’enfant sous les bombes ? Peut-être une poupée qui parle au lieu de choses qui seraient plus utiles à son quotidien dévasté.
Les rayons du supermarché nous asservissent et nous aident à nous raccrocher aux branches d’un réel qui se décompose sous nos yeux.
Dans les cafés, nous jouons à des jeux de hasard remettant notre avenir à la plus idiote version de l’espoir. Nous allumons nos écrans et scrollons nos vies dans des exploits à la vanité dérisoire.
Tout cela peut nous encombrer, parasiter nos existences comme les doubles emballages de plastique transparent sur les légumes à éplucher vendus dans le même supermarché.
Et pourtant ces futilités mettent du coton protecteur à nos vies, nous évitent de ne penser qu’au pire ou même nous permettent de tenir en attendant de vivre. Nous pouvons faire semblant d’exister en suivant la mode, nous n’existons pas, mais parce que nous faisons mine, le moment venu, nous pourrons dans la discrétion des apparences, reprendre le chemin.
L’attachement
La bêtise serait de s’attacher à des objets morts. Celui qui s’allège tente de se libérer des objets futiles. Mais il se trouvera d’autres futilités pour éviter de se consacrer à lui même, se centrer sur lui-même.
Regardez toutes ces religions qui veillent à imaginer mille rites, mille mises en scène pour éviter de rencontrer Dieu. C’est à cela que servent les religions, éviter que l’homme ne s’interroge vraiment et surtout qu’il ne rencontre Dieu. Les miracles sont des futilités pour ne pas voir la puissance du réel et du quotidien.
On s’attache à des idoles, on renonce à soi. En ce sens, c’est dévastateur.
Mais entre le gadget et l’humain, le futile permet d’attendre l’homme dans le drame de la vacuité. Il permet aussi, lorsque nous touchons enfin ce qui peut compter dans nos vies non seulement de désigner mais de reconnaître l’essentiel.
L’essentiel c’est ce qui nous permet de nous transformer pour nous retrouver.
Le futile est fait de tous ces bibelots provisoires dont je vais pouvoir me passer demain mais qui m’ont servi de béquilles.
L’acteur a compris en jouant que trop d’emphase tue le texte. Le peintre sur la toile qu’il ne s’agissait pas de faire joli. Le bavard que ce qui compte dans son discours, c’est le silence qui en dit plus long sur lui que tout le reste.
Mais je dois vous laisser, car je dois me rendre à mes futilités …


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