Lors d’un crime qu’il soit de sang, de guerre ou d’État, l’un des enjeux est de ne jamais oublier les victimes. Trop souvent nous nous focalisons sur les coupables, mais le risque permanent c’est d’invisibiliser et même d’instrumentaliser les victimes pour un autre but. Il faut rester vigilants avec notre propre vision.
La chemise blanche ne fait pas le héros
On se souvient de ce « philosophe »qui allait en chemise blanche se faire filmer pour témoigner de ce qu’il se passait sur certains champs de bataille. Un peu de recherche démontrait vite la prééminence de la mise en scène narcissique et surtout à maintes reprises un mélange d’amateurisme et de falsification… mais surtout au delà, les victimes étaient renvoyées au rôle de faire valoir… comme les seconds rôles d’un film.
Dans un autre registre, lorsque l’extrême droite évoque le climat d’insécurité pour dénoncer souvent un peu vite des criminels en raison de leur origine, le sort des victimes lui importe peu. Le scandale nourrit sa prospérité.
Il en va de même avec les agressions racistes, antisémites qui font la Une des journaux. Trop souvent, sans même l’assentiment des personnes concernées, les unes ou les uns s’expriment dans les médias pour servir leurs argumentaires politiques. Alors celles et ceux qui organisent des marches blanches se voient contraintes de demander de ne pas être instrumentalisés…
Les 299 victimes, peut-être plus, d’un médecin jugé pour viols et agressions sexuelles, se sont plaintes qu’on parle si peu d’elles… Tout comme le scandale encore d’actualité d’une école privée béarnaise où la focale s’est portée sur les errements du premier ministre (affligeant dans sa posture) oubliant quasiment la réalité vécue par les victimes.
Au moment où j’écris, des manifestations s’organisent pour défendre les organisateurs d’une expédition humanitaire dont l’action légitime au demeurant risque à son tour de ne pas braquer les projecteurs au bon endroit.
Faire parler les victimes
Si la fraternité existe, le premier réflexe dans les transports en commun ou la ville, est de détourner le regard notamment lorsqu’une agression est en cours.
Il y a déjà des années, dans une rue pourtant passante, quand je me suis fait tabasser et rouer de coups au sol pour « un refus de donner une cigarette » à deux jeunes voyous, personne n’a bougé le petit doigt. Pas même quand je me suis retrouvé seul au sol le nez en sang dans le caniveau. Entre la peur de ne pas s’attirer d’ennuis et l’indifférence, j’ai bien vu que la victime que j’étais encombrait. À tel point que je ne suis même pas allé porter plainte.
L’invisibilisation dans des situations plus graves, se poursuit dans les médias qui placent le curseur en fonction d’intentions plus ou moins avouables, là où ça pourra faire du bruit et donc des rentrées publicitaires de plus. Il y a des guerres dont on parle plus ou moins, de loin, des guerres qu’on tait, minimise et oublie et surtout dont on parlera avec une foultitude d’experts sans jamais ou presque s’attacher à montrer la vie des victimes, et encore moins à leur donner la parole…
C’est vrai qu’une victime ce n’est pas toujours « beau à voir », ça n’a pas forcément « les mots » qu’il faut, qui alimenteraient le point de vue qui nous conviendrait le mieux.
Les victimes sont « encombrantes », car leur rendre justice est chose, mais les accompagner au delà d’une cellule d’aide psychologique, devient plus délicat.
Au passage, les cellules psychologiques avec leurs protocoles sont une façon d’enfermer la victime dans un scénario dont elle aura peu le droit de sortir. Je me souviendrai toujours, lorsque j’étais intervenu dans une situation de crise auprès de personnes avec lesquelles je travaillais, comment la responsable de la cellule m’avait reproché à l’époque « d’avoir trop d’empathie avec les personnels » (des fois que ça engage à des transformations du système hiérarchique ?)
Rester en vigilance pour soi-même
On ne peut penser à toutes et tous. Mais on ne peut penser ou s’exprimer à la place d’une victime.
On peut attirer l’attention et diverses formes militantes savent « faire du bruit », mais il me semble nécessaire de ne pas réduire les victimes à une étiquette, un drapeau, un statut de victime… Surtout, il faut veiller à ne jamais « choisir » (même inconsciemment) les victimes que l’on viendra aider.
Je dois me reconnaître en chaque victime, je dois reconnaître en chaque personne victime d’un crime une égale dignité à la mienne.
Il y a une grande difficulté à dépasser la posture du scandalisé. Être scandalisé est une façon « à bon compte » de se positionner du côté du bien… mais si on se scandalise en fonction de l’actualité, on est soi même manipulé…
Ce n’est pas une question à traiter par la polémique comme je le voyais aujourd’hui sur les réseaux sociaux, mais par l’éthique, à commencer par soi-même.
Les victimes ne nous appartiennent pas. Nous devons leur donner la parole et tirer toutes les sonnettes d’alarme possible, nous devons aussi à chaque fois que possible agir en adelphité, en solidarité…
C’est un exercice difficile, il relève de la bienveillance (qui n’est pas le laxisme, qui est notre capacité à « bien veiller », prendre soin d’autrui comme de nous-mêmes). Car la plupart de ces crimes dont nous nous scandalisons, sont nés parce que nous n’étions pas attentifs. Une société qui comprendrait l’urgence de nous protéger les uns, les autres redonnerait peut-être un peu d’espoir à celles et ceux qui en manquent.


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