Je ne suis pas obligé d’aimer…


Laurier rose

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5–8 minutes

Je ne suis pas obligé d’aimer le foot, ce spectacle, cette fête, ce plat, cette personne… Je ne suis pas obligé d’aimer mais notamment lorsqu’on se montre en décalage avec un groupe ou le goût dit « populaire », sommé parfois de se justifier, on se retrouve avec un petit goût de culpabilité à gérer, un petit sentiment d’exclusion bizarre, une singularité pas forcément confortable…


Déjà petit…

Était-ce comme le disait Bourdieu (oui, citer Bourdieu un dimanche ça ferait presque chic si ce n’était devenu assez convenu) parce que nos goûts c’est « le dégoût du goût des autres » ? Nos goûts qui nous trahissent plus que nos opinions disait-il.

Quand même, déjà petit je me suis retrouvé à ne pas aimer ce que les autres aimaient ou disaient aimer : les chansons commerciales, les films de guerre ou de karaté, le foot, les filles – au sens sexuel du terme- , les bals populaires, les boites de nuit, les chanteurs quand ils demandent au public de reprendre un refrain ou de taper dans leurs mains, les jeux télévisés avec des couleurs criardes, la bagarre, la compétition, l’argent, les grosses voitures, la vitesse, le gibier en sauce, le barbecue…

La plupart du temps, je suis resté silencieux, inhibant mon envie de fuir. Au collège, j’aime à raconter qu’au foot j’étais le « chef des remplaçants ». C’est à dire le dernier à entrer sur le terrain et impatient d’en sortir. Ce qui ne manquait pas tant j’étais mauvais. Sciemment. Consciencieusement.

Mes goûts se forgèrent dans une singularité que je partageais avec un petit groupe d’amis. Les plus calmes en général, les discrets.

Mais pourquoi ?

Je fus souvent sommé de justifier le fait que « ça » ne m’intéressait pas. Ce qui paraissait incompréhensible aux autres. Mais comment était-ce possible ? Du coup, je me demandais ce qui pouvait clocher en moi. Pas normal ? Venu d’une autre planète ?

Essayer, oui, j’ai tenté. Je me sentais ou me sens étranger à certains codes, heurté parfois.

La boîte de nuit, jeune et moins jeune… j’ai dû y aller moins de cinq fois dans ma vie. Je n’avais d’animosité contre personne. Mais je m’emmerdais vraiment. La musique, le décor, la transpiration, les lumières, la sexualisation, les boissons alcoolisées trop sucrées et les mains aux fesses… tout me repoussait.

Comme je me suis emmerdé aux repas de famille, chez la belle famille, où les conversations ne m’intéressaient pas, où le spectacle de l’enivrement progressif des hommes m’éloignait d’eux, les cris des enfants, le gaspillage, les photos obligées, m’affligeaient.

Hier soir encore, ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps, j’ai quitté un spectacle rondement mené pourtant, où des gens en larges groupes dansaient joyeusement, mais j’ai fini par m’autoriser de partir discrètement et c’est bien un sentiment de soulagement et de liberté qui m’envahit une fois dehors dans l’air frais de la nuit. Pas pour moi.

De la même façon je suis totalement étranger aux événements comme le Festival de Cannes, Roland Garros, la cérémonie des Molière, le prix Goncourt, les jeux olympiques et tout ce qu’il y avait autour, l’Eurovision… J’aime pourtant le cinéma – un certain cinéma-, le sport (quand il n’est pas compétition); le théâtre, la littérature ou la chanson… Je n’aime pas ces fêtes obligées, ces sommations de s’esbaudir de la vacuité et la vulgarité du faux luxe, cet étalage de la société patriarcale de consommation… Ah ! Mais tiens ! Voilà donc un positionnement politique de mes dégoûts ?

Je n’aimais pas plus les cocktails plus ou moins mondains des préfectures, mairies et autres vernissages. Les remises ridicules de décoration, les discours ronflants (y compris ceux que j’ai été obligé de prononcer)… J’ai toujours éprouvé un sentiment de perte de temps.

Ennui, manque de plaisir… c’est une chose qui vous fait vous interroger. Pourquoi je n’aime pas ça ?

Mais le regard des autres.

Si par malheur on ose dire qu’on n’aime pas, on obtient au mieux le silence gêné ou alors on tentera de vous convertir jusqu’à finalement vous reprocher d’être bégueule, refuser les plaisirs populaires, la fête « simple » etc.

On se trouve parfois sommé de dire pourquoi on n’aime pas… Serait-ce subversif de ne pas aimer ?

J’ai pu un temps tenter de m’intéresser au jeu des footballeurs (plus pour faire plaisir à une personne qu’autre chose), mais en réalité, je n’ai jamais eu le sentiment de sortir « augmenté » de ces moments.

On peut invoquer la psychologie, l’éducation, la culture, les circonstances… mais il est difficile de tenir des explications logiques et rationnelles. J’aime heureusement assez d’autres choses pour bien voir que ce n’est pas un manque d’empathie ou d’intérêt pour mon prochain… au contraire. Je ne vois pas l’individu dans le groupe. Je sais bien qu’il faut faire des choses ensemble de temps à autre pour avancer, mais alors des choses « utiles », dans la coopération…

Pour me défendre de cette mise en tension, j’ai souvent cultivé une certaine singularité… Ou en tout cas, j’étais plus à l’aise à aller écouter des spectacles de chanson française que des « grosses vedettes »… Je n’adhère cependant pas aux propositions culturelles qui se diraient ou se croient implicitement réservées au « happy few » tant elle sont hérissées de barricades culturelles, voire de snobisme, qui sont autant de repoussoirs pour moi que la vulgarité clinquante d’un animateur de jeu télévisé. L’élitisme de certains concerts de musique classique où il faut aller « habillé » m’agace tout autant.

Aller là où j’aime en restant curieux

Il me faut réussir à dépasser ce sentiment insidieux d’auto-culpabilisation et prendre ma place dans le paysage, là où je me sens bien.

Le tout est de ne pas rester figer sur mes romans japonais, Christian Bobin ou l’écoute de Jacques Bertin. Il vient un moment où j’ai besoin d’aller explorer ce qui s’invente. C’est en cela que je suis attentif aux recherches, aux essais, aux tentatives artistiques notamment de la jeunesse. C’est en cela qu’il me faut aller chatouiller ma zone proximale de développement pour m’ouvrir à de nouveaux apprentissages et découvertes. C’est une sorte de travail joyeux pourvu qu’on sache conjuguer assertivité et sérendipité, se montrer disponible et capable d’aligner en cohérence ses choix et ses valeurs. Joliment dit. Être dans le flux du flow. Pas non plus tout intellectualiser ni donner du grain à moudre aux suspicieux. C’est à eux de s’interroger sur ce qu’ils aiment, ce que ça leur apporte…

J’aime le renouvellement, ce qui va m’ouvrir des surprises, des portes imprévues… J’aime les goûts nouveaux, les paysages inconnus, les destins singuliers, découvrir des personnes de milieux différents, les expérimentations… non par ce qu’elles seraient des expérimentations, mais par ce qu’elles défrichent et me permettent de défricher de nouveau en moi.

Peut-être qu’adolescent je me suis refusé à participer aux matchs de foot parce que j’y retrouvais un machisme hétéronormé qui me niait… pour autant je ne suis pas intéressé d’aller jouer au foot avec une équipe « gay ». Je crois que ça m’amuserait à la rigueur d’aller jouer pour le simple plaisir, sans esprit de compétition avec des jeunes, des vieux, des femmes et des enfants, juste pour s’amuser, convaincu que je suis que le plaisir simple du jeu vaut mieux que le plaisir pervers de la performance où il s’agit d’éliminer autrui (surtout quand c’est avec l’argent sale d’une dictature).

Je suis beaucoup trop subversif !

Il parait qu’en vieillissant on se droitise ? C’est raté pour moi.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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