La passion du feu. Non pas la folie du pyromane ni celle de l’enfant qui joue avec le feu au risque de se brûler. Mais plutôt ce que le feu raconte de notre destin. Avec lui, on rêve. On médite. Chaque feu, unique, dit son histoire. Force poétique du feu, feu vivant qui dévore tout ou au contraire bute étonnamment sur un bois trop dur ou mouillé, feu qui me fera cendres plus tard, attirant et effrayant, feu autour duquel viennent les récits… le feu reste pour moi le luxe absolu, la récompense qui surpasse tout.
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Je vous avais raconté le feu de Paul Éluard. La puissance de ce poème, l’un de mes préférés. Les nombres plus haut, c’est le nombre de fois où j’ai employé le terme de feu sur ce site. Dans les articles, dans la fiction ce mot revient toujours.
J’ai connu quelques maisons avec des cheminées. Dans l’enfance, à l’adolescence. La même joie. Ma chance aujourd’hui, de pouvoir faire du feu.
Pourtant cette question toujours : va-t-il prendre ? C’est un équilibre délicat. Il tient du bois choisi, des cendres d’avant, de la cheminée et de son tirage. Ici, lorsque la brume est basse, la fumée tend à ne pas monter comme elle devrait.
Feu du matin, quand le froid pique et qu’il faut réchauffer la maison. Feu au retour de la promenade lorsque l’averse nous a douchés et nous désigne transis, feu du soir lorsque ce sont des retrouvailles, feu d’amitié ou de famille, feu de solitude. Chaque feu est une sorte d’aventure, un récit.
Mes yeux dans le feu
Flammes qui se déploient , braises qui rougeoient. Mouvement des brindilles ou de la buche qui s’effondre. Le feu n’est pas que pour les yeux, pour les odeurs qui varient selon ce qui brûle. Il y a le chant des flammes quand elles s’emportent ou se calment, le crépitement du bois, ce ronronnement de l’âtre… chaque feu anime son chant propre.
J’ai découvert que certains écoutaient des enregistrements de feux tandis que d’autres les regardent en vidéo ou installent chez eux des dispositifs avec de « faux feux ». C’est du niveau de celles et ceux qui achètent des fleurs en plastique croyant recréer une ambiance naturelle. Cela traduit certes un manque, mais comme c’est désespérant !
Je me souviens de la cheminée gigantesque d’amis vivant en Haute-Provence dans une immense maison de la vallée du Jabron. Il fallait parcourir plusieurs kilomètres d’une piste caillouteuse. Au fond de la pièce, cet âtre énorme, une bouche d’ogre. On aurait pu y tenir debout et j’avais l’impression qu’ils brûlaient là dedans des souches entières, des troncs coupés large. C’était plus effrayant que rassurant. J’ai vu aussi de petites cheminées guindées faites au contraire pour de petites buches taillées au centimètre près. Je préfère la cheminée de taille moyenne qui rassemble autour d’elle…
Il y a cette inquiétude du moment où le feu va se lancer ou non, la régulation et toutes les étapes jusqu’à celles où peu à peu les braises s’endormiront… Le feu sait couver sous la cendre !
Parfois pour d’obscures raison, on enfume soudain la maison et ce sont des toux et des yeux qui pleurent, une odeur amère et entêtante. Il faudra ouvrir et livrer la maison au froid. On se sent ridicule.
Mais une fois lancé, ce moment où mon regard est captivé. Attraction indicible, la chaleur est un aimant. Le regard dérive dans les flammes, plonge dans les détails ou les péripéties du feu qui se consume… la puissance du feu vient qu’il s’empare des pensées, force hypnotique qui ôte la douleur, les ennuis… Peut-être médite-t-on un moment sur le sort des hommes mais si on sait s’abandonner assez, alors on médite, on médite vraiment, on se laisse traverser, on est fleuve dans le feu. Transporté.
Solitaire ou amoureux
Que je le vive seul ou à deux, son intensité à chaque fois sait me relier à moi même, dans une joie de gamin. Le feu ne vous dévisage pas, ne vous envisage pas. Sa puissance vient du bout des âges. Il pourrait tout ravager. Tombé du ciel, il est à présent surtout ce que nous en faisons.
Chaque feu nous relie au premier homme qui « trouva » le feu. Bon si çà se trouve c’était une fille. Pour ça qu’on l’a collée à la cuisine puisqu’elle se débrouillait si bien.
Ce n’est pas pour rien qu’un feuilleton imbécile a pris pour nom, « les feux de l’amour ». Je ne citerai pas la chanson célèbre que je tiens pour l’une des plus insupportables du commerce.
Les poncifs fusent. Y compris dans les plus idiotes représentations des ébats amoureux où les amants s’essouflent devant le feu sur une peau de bête.
Comme aujourd’hui le synthétique domine, on ne peut qu’attirer l’attention du danger que pourrait représenter un tison encore chaud tombé sur le faux poil.
D’autres font la cuisine dans l’âtre. C’est un art plus difficile qu’il n’y paraît. L’odeur de graillon dans les cendres est un puissant répulsif.
Salvateur
Il est déconseillé d’y brûler les photos de votre ex. Mais j’ai brulé bien des lettres d’amour ou des poèmes regrettés. Le feu pourtant n’efface pas vraiment les souvenirs. Malicieux, il laissera échapper aux flammes, là une signature, ailleurs un mot d’amour qui vous semble aujourd’hui indécent. Vous serez tenté-e peut-être d’attraper le petit morceau de papier qui aura résisté aux flammes.
Ne tentez pas ça, c’est une mauvaise idée.
Au moment où j’écris, la buche en brûlant prend des formes de dragon. On dirait une bête qui se tord. J’y retourne, le spectacle est trop beau !

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