Cette semaine nous parlons chanson. Chanson que l’on chante en famille, à l‘école, chanson traditionnelle ou qui mène à la poésie… Et si vous inventiez des chansons ? À l’instar des peintres du dimanche que l’on moque bêtement, tandis que les uns font du sport, les autres rejoignent le conservatoire, une chorale ou une troupe de théâtre amateur, d’autres inventent des chansons. Leur ambition n’est pas forcément de monter sur scène. Inventer des chansons compte pour ces personnes. Cela fait partie de leur art de vivre, de vivre heureux en poésie. Et cela ne peut faire que du bien…
J’ai toujours inventé des chansons
Je ne sais pas exactement quand et comment l’idée m’est venue. Comme la chanson était présente dans la famille au quotidien, c’est tout naturellement que j’ai commencé par inventer des « doubles voix » puis quand j’ai su écrire de vouloir chanter le texte. D’ailleurs petit, je ne me disais pas « tiens, je vais écrire un poème, nous verrons si cela fera une chanson ». Je crois que la chanson arrivait toute seule dans la tête… influencée sûrement par ce que j’écoutais…
T'as vu la mer c'est beau ?
Avec tous ces rochers, tous ces bateaux
Le récif dangereux, le bateau cahoté, cahoté, cahoté·.
T'as vu la mer c'est beau ?
Avec tous ces rochers, tous ces bateaux
Le retour du marin, qui fait beaucoup de bien ?
J’avais inventé ça à l’âge de sept ou huit ans. Le lien inconscient était évident avec la chanson interprétée par Reggiani sur des paroles de Jean Loup Dabadie.
T'as vu l'avion c'est drôle
Où est passée la maison
Il pleut, il pleut bergère
Ils sont bien cachés mes frères
La la laire
J’avais transformé l’avion en bateau et gardé pour cette phrase la même mélodie, mais ensuite les chansons différaient. Je pourrais encore la chanter !
Je ne connaissais pas la musique. Il y avait des musiciens pas loin. Peut-être que cela aurait tué la spontanéité créatrice si le solfège était venu au milieu. Il y a tout de même ce regret. J’imposais mes chansons à mes cousins, la famille en vacances. Nous faisions des spectacles pour les grands parents. Ils venaient écouter avec patience avant le goûter.
Je découvris tout de même vers l’âge de onze ou douze ans, que je pouvais faire pleurer ma grand-mère en chantant une chanson imaginée à partir d’une photo qui la montrait petite fille, serrant une poupée de porcelaine…
Qu'est-elle devenue, la petite fille qui jouait avec sa poupée de porcelaine ? Je n'y allais pas de main morte, car je me souviens que pris dans l'élan, je chantais à la fin : Et maintenant, qu'est-ce qu'elle attend ? C'est la mort qu'elle attend, la petite fille à la poupée·. J'ai un peu oublié le reste des paroles même si la mélodie me revient. On m'avait donné une guitare. Je faisais "gling-gling" avec et personne ne me montra jamais comment faire des accords. C'était comme le piano de la grand-mère, j'appris à m'en débrouiller comme je pouvais mais je n'ai jamais su jouer même si aujourd'hui encore je peux m'accompagner.
J’écrivais les textes et le magnétophone d’abord à bandes, celui de mon grand-père, puis à cassette m’aidèrent à mémoriser les mélodies. J’avais des heures et des heures de cassettes. J’ai fini par m’en débarrasser.
Chanson thérapeutique
Certainement, surtout les années collège, à des moments où la vie n’était pas marrante, j’inventais beaucoup de chansons où je me livrais mieux qu’un journal intime. Elles auraient déprimé et poussé au suicide un régiment de majorettes, mais elles me sauvèrent aussi.
Comme lorsqu’avec ma mère nous chantions pour nous rassurer les jours d’orage, la chanson devint consolatrice.
Un peu plus tard, je découvris la grâce de poèmes japonais et surtout « Brûler le feu » de Marc Alyn. Je ne lisais pas le recueil, je le chantais. Consolateur, formateur, « dire un homme c’est dresser une échelle contre le vide… », le poète m’aidait à décrire mes sentiments avec des images neuves. Il m’éveillait au sentiment amoureux.
Chansons d’amour
Que ce soit Isabelle à l’école primaire pour qui j’ai inventé une chanson ou Sarah à Pontoise : elle, je lui chantais des chansons depuis mon balcon vers le sien où elle m’écoutait mi attendrie, mi moqueuse… très tôt j’ai chanté « par amour » . Tout au long de ma vie amoureuse les personnes que j’aimais ont eu droit à leur chanson. Parfois, je n’osais que partager le texte.
À la maison
À une époque prolixe, poussé d’ailleurs par un merveilleux amoureux, je chantais beaucoup. Les amis qui venaient avaient droit à leur « séance » pendant ou après le dessert que j’avais en général préparé. Des pâtisseries bien riches… Quand j’allais chez ma tante Martine, elle me demandait souvent d’apporter mes chansons. Il fallait que je me sente à l’aise, selon le public qui était là, des amis à elle, que je ne connaissais pas toujours. Les chansons mélangeaient réalisme, poésie et je crois que les unes ou les autres aimaient bien quand je glissais une chanson qui pouvait parler d’elles ou d’eux…
C’est à dire que la chanson a été tour à tour consolatrice, expression de mes sentiments mais aussi cadeau. Mes chansons restent à bien des égards, faites « maison », à la main, à l’instar des gâteaux que j’aime bien inventer pour les gens que j’aime. Des chansons en autodidacte. J’en partage parfois sur ce site, sans prétention aucune, juste pour partager un univers et peut-être comme une invitation à faire de même…
Certains amis ont « leur » chanson et la réclament. D’autres sont totalement indifférents et ce n’est pas grave.
Et si vous inventiez des chansons ?
Je n’ai jamais voulu imiter les singeries des chanteurs de variétés. Les chanteurs que j’aimais petit, puis adolescent… et encore aujourd’hui… étaient et sont plutôt statiques et centrés sur des chansons portées par le texte et la mélodie.
Parfois, chanter mes textes a été une façon de les partager, me disant que certains amis n’auraient pas voulu les lire.
Il existe des écoles, des formations… mais je n’ai jamais été intéressé par ça. Hubert-Félix Thiéfaine dit : « Être artiste c’est inventer, sinon on sert à rien ». Je ne sais pas si je suis artiste, mais amateur certainement.
Les chansons que j’ai le mieux réussies à mes yeux , restent en général, des chansons qui sont « venues » associant dans un même mouvement texte et mélodie. Elles surgissent parfois au point que je dois tout interrompre pour écrire et « essayer ce que cela pourrait donner ».
Souvent « ça ne vient pas », à d’autres moments je sens une puissance d’inspiration où tout vient d’un jet : paroles, musique, interprétation avec le swing qu’il faut. Je suis tout content. Le lendemain je réécoute l’enregistrement et je le trouve nul. J’efface, je recommence, j’essaie, je transforme.
Certaines chansons s’installent. D’autres se perdent et malgré un enregistrement, je ne sais plus les redonner. J’aime d’ailleurs beaucoup plus inventer de nouvelles chansons que revenir aux anciennes.
Je retrouve parfois des chansons qui ont plus de trente ans. Je les dépoussière. Ça tient la route ou pas… mais au delà de la chanson, mieux qu’un album de souvenirs, un épisode du passé revient, une personne croisée…
On est libre d’inventer ce que l’on veut, de faire des allusions. Il est arrivé plus d’une fois qu’amis et famille écoutent les chansons dans l’espoir d’y décrypter des éléments biographiques. À de très rares exceptions, je suis le seul à détenir la clé.
Ce que je voudrais dire, c’est que ce qui compte n’est pas du tout le jugement d’autrui, mais ce que chanter, chanter ses propres textes, ses propres mélodies, enseigne sur soi et peut apporter. Souvent ça rate, je ne suis pas content… à d’autres moments, il m’arrive non seulement de mieux supporter la vie grâce à la chanson, mais de mieux me comprendre et mieux comprendre les autres grâce à la chanson.
La chanson c’est encore un truc d’humain. Les oiseaux chantent mais je ne sais pas s’ils inventent au sens créatif du terme. Le cerf qui brame a des choses à dire… mais elles le dépassent un peu. L’humain a cette chance de trouver ce média qui n’est pas que texte et paroles, mais aussi le souffle, la voix avec sa justesse, ou sa fragilité…
Inventer des chansons puis les chanter engage tout : de l’esprit, de l’âme au corps. Chanter c’est toucher le souffle de la vie. Inventer des chanson c’est une façon d’exister. Les partager une vraie joie…
Chanter participe de l’art de vivre heureux en poésie !
Et l’on retrouve encore et toujours, mon mantra : apprendre, créer, partager, prendre soin !

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